Istruzioni Foto + testo GoogleMaps + testo c1467 + testo English Français Introduzione e criteri Bibliografia Toponimi Statuti

Science, technique, navigation à la Renaissance

..

Les documents de l’activité marchande et maritime au Moyen Âge gardent à nos yeux de Modernes la fascination des objets complexes et fondamentaux, qui n’ont pas perdu leur sens, bien que leur usage soit tombé en désuétude. Les portulans n’ont pas échappé à cette destinée ; au contraire, ils ont fait l’objet d’études aussi passionnées que décisives : on a souvent tenté d’éclaircir l’emploi pratique de ces outils autant que leur liens aux autres instruments de navigation, soit les chartes marines et la boussole magnétique. Il serait difficile de surestimer l’importance de ces témoignages indirects, d’autant qu’il s’agit souvent de la documentation la plus ancienne dont on dispose. D’autre part, on a souvent rappelé l’importance des portulans pour documenter l’évolution du réseau méditerranéen des routes maritimes et son rapport dinamique avec les grandes voies de commerce terrestre, complémentaires ou concurrentes : le rôle extraordinaire que ces éléments ont joué dans la vie économique, politique et civile de nombreux États (in primis Venise, Gênes et la Catalogne, mais aussi tout l’espace européen et nord-africain comme le Proche-Orient) vaut bien qu’on sintéresse aux instruments de la navigation méditerranéenne. Les historiens des techniques de navigation et, d’une façon générale, des communications de l’époque médiévale font référence aussi aux portulans pour vérifier la durée et les itinéraires des voyages de commerce ou de conquête, pour mesurer l’activité ou la praticabilité d’un port ou d’une voie commerciale. Les portulans peuvent également être employés pour documenter les connaissances astronomiques et mathématiques des officiers de navire et l’utilité de ces instruments intellectuels pour la navigation : à condition de dépister leurs traces dans les instructions pratiques et dans la praxis, car l’apprentissage aux techniques de la navigation, même les plus complexes, a fait l’objet d’une formation longue et, jusqu’aux temps modernes, exclusivement pratique.

Les portulans du Moyen Âge apportent beaucoup d’informations sur différents sujets et disciplines ; ils sont en cela des d’excellents exemples de la pratique des sciences appliquées : les sciences pratiques que l’on n’apprenait ni à l’école ni dans les livres, mais lors de longs séjours auprès d’un maître influent, en suivant un apprentissage qui prévoyait bien sûr des examens et des épreuves de mémoire. Cependant, on insistait surtout sur les applications pratiques, négligeant tout système, toute information théorique, quand bien même il s’agissait de répondre à un simple pourquoi. Cette façon de transmettre un savoir traditionnel et toutefois ouvert à l’expérience individuelle a constitué pendant des siècles (ceux de la Renaissance) un climat culturel à la fois très répandu dans toutes les villes, dans beaucoup d’ateliers et de laboratoires et, d’autre part, un milieu très restreint par les règlements des Arts, par les conditions sociales, ou pour ce qu’on nommerait aujourd’hui le secret professionnel. En effet les connaissances pratiques de mathématiques, d’optique, d’architecture, de peinture, de botanique, de métallurgie constituaient pour des siècles, par rapport aux paradigmes scientifiques officiels ou académiques, un modèle intellectuel alternatif, unestimulation efficace et parfois une véritable pépinière pour les sciences academiques. On verra plus bas l’exemple de la règle du marteloio et sa tradition équivoque entre géométrie et navigation ; on peut d’abord généraliser une observation qui ressort de l’étude des manuscrits scientifiques d’époque médiévale : les différentes cultures techniques de la Renaissance réalisaient souvent des paradigmes culturels originaux, qu’on ne peut réduire à une phase élémentaire ou inférieure des sciences officielles ; pourtant, ils se référent à un système d’organisation et de transmission du savoir qui échappe aux mécanismes de la moderne communication littéraire, donc aux coutumes qu’on assigne à la recherche scientifique depuis l’âge de Galilée.

On doit donc reconnaître aux textes rédigés ou conçus par les techniciens médiévaux des caractéristiques particulières soit par rapport à leur formation, soit pour ce qui concerne à leur diffusion. Il faut naturellement déterminer les textes qu’on peut nommer techniques : on y peut comprendre tous les textes non d’invention qui 1) se proposent d’instruir sur une discipline quelconque et qui 2) manquent d’un modèle latin. Cettes caractéristiques, malgré leur naïveté, déterminent par soi-mêmes une condition textuelle différente par rapport aux textes littéraires : on observera par exemple que l’attention du lecteur et du copiste de ce genre de document n’est pas concentrée sur le texte, comme il se passe dans la communication littéraire, mais sur sa justesse à raison de son but (qui, selon la proposition 1, est la communication et l’enseignement d’une discipline). Une conséquence évidente est que l’hypothèse de reconstruction d’un texte original (c’est-à-dire d’un texte différent des témoins conservés, et pourtant plus près de la volonté de son auteur, selon la perspective qu’on appelle lachmannienne) est vivement affaiblie, tout simplement parce que les copistes ou les imprimeurs (et les lecteurs) ne se souciaient pas de respecter le prestige de l’auteur, sinon l’autorité d’un ou de plusieurs experts de la discipline. L’exemple le plus évident est peut-être le cas d’un livre de mathématiques, dont chaque lecteur ou éditeur se considère libre de corriger ou omettre tout résultat ou passage qu’il juge erroné ou superfétatoire Par example en se fondant sur une figure annexe : dans la traduction de laQuadratura parabolae d’Archimède par Iacopo da San Cassiano, la figure rélative à la proposition 6, altérée par plusieurs témoins, a été corrigée dans la trascription de Regiomontanus (ms. Nuremberg Cent. V 15, sigle N), qui était le fondement de l’édition de Basilée, 1554 ; « si noti tuttavia che il Regiomontano, prima di procedere a modificare la figura in base al testo, aveva seguito la strada opposta, alterando il testo sulla base della figura sicché in N il triangolo risulta bensì retto inb, ma è paradossalmente in contrasto con la descrizione fornita nell’enunciato, che recita come segue: "triangulus autem bdc sit rectangulus habens rectum angulum ad c". La medesima situazione è riprodotta anche nell’edizione di Basilea » (d’Alessandro et Napolitani 2012, pp. 142 et 291).  ; ni, d’autre part, il se retient d’insérer une solution brillante par respect de la volonté de l’auteur. Au contraire, le copiste d’un texte littéraire est conscient qu’en négligéant une description – par example – de l’Énéide, bien qu’il la trouve peu interessante ou hors de propos, il se refuse la compréhension d’un aspect de son auteur ; tandis que l’ambition d’améliorer l’Énéide ne peut comporter qu’un chef d’oeuvre, une parodie ou une falsification, et non un Virgile corrigé. Une conséquence de la proposition 2 est que, au Moyen Âge, chaque scripteur ou transcripteur d’un texte technique (et donc en vulgaire, parce que les artisans ou, dans notre cas, les marins étaient par définition non latinantes) ne pouvait faire référence à un modèle pour ce qui concerne soit la forme (la langue), soit l’organisation de son texte. Il était donc forcé à réfléchir sur la forme et les structures de son texte, plus ou moins comme il le faisait son collègue humaniste – mais, par suite de la proposition 1, avec des objectifs et des autorités différentes.

Il serait trop long de discuter ici des implications du point de vue que je viens d’exposer (et qu’on verra appliquées aux portulans dans les pages suivantes) ; il suffira d’observer que la tradition des livres techniques (c’est-à-dire l’ensemble des témoignages utiles à la reconstruction de leur texte ou de leur histoire) revêt, selon cette perspective, un interêt particulier : si chaque copie se propose de rendre le texte fonctionnel par rapport à l’autorité de son temps ou de son milieu, on pourra y détecter une dialectique originale entre une tendance à préserver, par inertie, des formes, des structures et des informations traditionnelles et, d’autre part, une inclination tout à fait opposée, qui se propose d’adapter ou substituer ce qui n’est (plus) apte aux objectives de la discipline. Par conséquent, chaque copie se révèle en puissance autant ou plus significative que son original – par référence à son époque et à son cercle ; une omission ou une conservation peut s’avérer, dans son contexte, autant important qu’une innovation.

Dans ce cadre, la compréhension du texte est condition préalable de son interprétation ; c’est pourquoi on a choisi d’aborder l’exercice difficile de la traduction d’un texte en ancien italien (la première d’un portulan du Moyen Âge). Le vocabulaire marin français n’a certes aucune nécessité d’être enrichi : au contraire, on a eu l’ambition d’eclaircir le texte du portulan de Grazioso Benincasa (qui n’a jamais tiré profit d’un commentaire ponctuel) par la confrontation obligée et littérale avec un lexique si détaillé et exercé. À côté du portulan, le lecteur va trouver les Statuti del mare de la ville d’Ancône, c’est-à-dire la récolte des lois maritimes que chaque capitain de navire ou écrivain public devait emporter dans ses voyages Déjà publiés par Ciavarini 1896 selon la redaction conservée à l’Archivio di Stato d’Ancône (1397) ; le texte du manuscrit 232 a été publié parPardessus 1839 et par Biondi 1998a avec une reproduction photographique. Pour une rapide introduction à ce texte voir Anselmi 1981.  : la compilation la plus complète, selon D’Amelio 1934, p. 340, du droit maritime commun de l’Adriatique. Les Statuti sont transcrits dans le même manuscrit du portulan, qui avec la portulan contient donc les lois maritimes, une méthode abregée pour calculer le calendrier lunaire (et donc les marées) et un outil pour un point-nef d’estime, et représente un véritable vademecum pour le navigateur du siècle quinzième. D’autre part on n’a pas jugé nécessaire un ample commentaire linguistique et on a préféré se borner à une adnotation sinthétique, en laissant à l’introduction la tâche d’illustrer les implications du texte et les confrontations convenables avec d’autres documents. Pour l’examen des éléments intéressants pour l’histoire des dialects italiens (qui a été à l’origine de notre attention pour Benincasa), on renvoie à l’édition et au commentaire linguistique d’un texte anconitain plus ancien et plus significatif – au moins par ce sujet – le Cahier de crédits de l’épicier Tomasso de Simone Rogeri (1369-1375) ; on a toutefois noté au bas de la page les informations essentielles pour la compréhension. La consultation sera aidée par la table des noms de lieux et par les esquisses des régions les plus fréquentées par Benincasa, qui sont conçus comme une sorte d’index graphique du chaque bassin maritime.

Le livre et son auteur

Les écritures des techniciens du Moyen Âge proposent pour l’historien d’aujourd’hui beaucoup de questions et de solutions intéressantes, qui n’ont pas encore cessé de proposer des suggestions précieuses. Il est donc bien compréhensible que le portulan de Grazioso Benincasa, l’un des plus anciens et détaillés documents des navigations du Moyen Âge, écrit par le plus productif cartographe du Quattrocento, ait été poublié trois fois au cours du siècle passé : par un maître des études sur les chartes d’archives, Spadolini 1907, dans l’anthologie la plus riche des textes de cette façon (Kretschmer 1909), et plus récemment par Biondi 1998b. La section dalmatique a été transcrite et discutée aussi parEmiliani 1937. Chaque édition a ses mérites : la première, conduite par un érudit et bibliophile, la publication intégrale et correcte d’un portulan ; la deuxième, faite par un géographe, la diffusion internationale et la possibilité de proposer des confrontations avec les autres portulans connus ; la troisième, conduite par un archiviste, la lisibilité et la reproduction complète du manuscrit. En plus les trois éditions ont le mérit commun d’être exemplées avec le contrôle continu de l’original, et le défaut commun de manquer de chaque annotation et aide pour la lecture et d’une discussion des problèmes présentés par un texte géographique ancien et par ce manuscrit en particulier.

La présence d’un témoin unique ne résout ipso facto les problèmes de l’édition et le texte d’un portulan présente sans doute des différentes raisons d’intérêt. Toutefois il faut toujours se rappeler qu’il s’agit de textes médiévaux, et qu’ils répondent aux conventions de leur âge ; leur diffusion est manuscrite, donc retranchée au contrôle de l’auteur, ouverte aux intégrations des utilisateurs, souvent tardifs ; leur origine et leurs buts ne sont pas déclarés par l’auteur d’une façon explicite, et ils restent le plus souvent destinés à un public expert et restreint, aux collaborateurs d’atelier ou aux élèves les plus doués Les problèmes d’attribution sont reliés aux pratiques de la production des cartes : à ce propos voir les observations et la bibliographie deAstengo 2000 (qui à pp. 107-112 discute d’une école cartographique anconitaine), Pujades 2007, pp. 236-289.  ; et, pour ce qui nous concerne, les conditions matérielles des manuscrits des techniciens suggèrent des informations irremplaçables à propos de la formation de ce type de textes.

Il faut d’abord définir exactement l’objet de l’édition. On a employé le terme portulan avec référence aux chartes marines (ou aux atlas marins) qu’aux textes écrits qui décrivent une série de ports avec les directions et les distances entre eux (ce qui diversifie les portulans médiévaux de ses antécédents grecs et latins) ; ici on se réfère aux premiers avec les termes cartes ou cartes marines, en réservant la voix portulan aux derniers. On suit donc la définition de Gautier Dalché 1992, p. 285 :

On entend par carte nautique une figure de la Méditerranée, de la Mer Noire et des côtes atlantiques depuis le Maroc jusqu’à la Baltique, munie d’une échelle et d’un système de 32 directions traditionnellement appelées rhumbs, et respectant un certain nombre de conventions quant au dessin des côtes, aux couleurs employées et à la toponymie. Le portulan est un texte énumérant les distances entre différentes localités côtières, toujours associées aux directions à suivre pour aller de l’une au l’autre, à quoi s’ajoutent des avertissements sur les conditions de la navigation : écueils et hauts-fonds, courants et vents dominants, procédés d’atterrissage. D’autre part, selonGautier Dalché 1992, p. 10, « au Moyen Âge, et bien au-delà, un portulan n’a jamais été qu’un texte énumerant les toponymes côtiers, et indiquant les distances, les directions et les dangers de la navigation, non seulement entre des points succéssifs de la côte méditérranéenne et de la mer Noire, mais aussi au long de traversées en ligne dtoite, d’un bord à l’autre de la Méditérranée, ou d’une île au littoral continental. Ce sont les historiens du siècle dernier qui ont répandu ces dénominationsqui jouissent encore d’un succès étonnant. Elles posent comme allant de soi que les cartes étaient utilisées à bord des navires conjointement aux instructions nautiques, et que les deux instuments entraient dans unrapport de complémentaireté pratique, alors que l’on ne sait pas grand chose de positif sur le rôle de ces objets iforme suivant les routes, les types de navire, l’importance économique des cargaisons et le statut social des navigants ... il est imprudent d’employer l’expression ‘carte nautique’, qui présuppose, sans le démontrer, que ces objets au Moyen Âge une fonction analogue à celle des cartes modernes, idée fort anachronique. Il est préférable de les appeler ‘cartes marines’... ».

La relation entre les deux types de document est très disputée surtout avec référence à deux épisodes : l’existence du portulan le plus ancien entre la production médiévale, le Liber de existencia riveriarum (sec. XIII), publié par Gautier Dalché 1995, qui devait illustrer une carte marine aujourd’hui dispersée ; et l’activité même de Grazioso Benincasa, qui a laissé soit le portulan soit 27 (environ) cartes marines, dont 23 souscrites. Les souscriptions des cartes, qui sont pour la plupart pourvues de date et parfois du nom du dédicataire, sont en effet la source la plus importante pour la biographie de Grazioso. On utilise ici les données recuiellies parEmiliani 1936, Codazzi 1966, Campbell 1987.

Tableau des cartes marines attribuées à Grazioso et Andrea Benincasa

Census IDDescriptionDateConservationCPlaceCampbellPujades
Zz041Chart of the Mediterranean, Black Sea and Western Europe<1450Archivio di Stato di FirenzeCN 0971
B013Chart of the Mediterranean, Black Sea and western Europe1461Archivio di Stato di FirenzeCN 05Genova67C62
B014Chart of the Mediterranean, Black Sea and Western Europec. 1461Archivio di Stato di FirenzeCN 06Genova68C63
B016*Chart of the west coast of Iberia and norther Africa, with the Canary Island and Madeira archipelago1463Londres, British LibraryAdd. 18454Venezia45A33
B016*Chart of the north coast of Europe, with the British Isles1463Londres, British LibraryAdd. 18454Venezia45A33
B016*Chart of the western Mediterranean1463Londres, British LibraryAdd. 18454Venezia45A33
B016*Chart of the central Mediterranean,Adriatic Sea and Aegean Sea1463Londres, British LibraryAdd. 18454Venezia45A33
B016*Chart of the eastern Mediterranean and Black Sea1463Londres, British LibraryAdd. 18454Venezia45A33
B015*1463LostVenezia56
B015*1463LostVenezia56
B015*1463LostVenezia56
B015*1463LostVenezia56
B017*1465Vicenza, Biblioteca Civica Bertoliana598bVenezia123A34
B017*1465Vicenza, Biblioteca Civica Bertoliana598bVenezia123A34
B017*1465Vicenza, Biblioteca Civica Bertoliana598bVenezia123A34
B017*1465Vicenza, Biblioteca Civica Bertoliana598bVenezia123A34
B017*1465Vicenza, Biblioteca Civica Bertoliana598bVenezia123A34
B018*Chart of the southwestern coast of Iberia and the west coast of Africa north of Cape Vert1466Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-2779 (RES)Venezia
B018*Chart of the western coast of Europe, and the British Isles1466Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-2779 (RES)Venezia
B018*Chart of the western Mediterranean1466Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-2779 (RES)Venezia
B018*Chart of the central Mediterranean and the Adriatic Sea1466Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-2779 (RES)Venezia
B018*Chart of the eastern Mediterranean and Black Sea1466Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-2779 (RES)Venezia
B020*Chart of southwest coast of Iberia and the west coast of Africa north of Cape Vert1467Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-1988 (RES)Roma26A36
B020*Chart of the western coast of Europe, and the British Isles1467Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-1988 (RES)Roma26A36
B020*Chart of the western Mediterranean1467Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-1988 (RES)Roma26A36
B020*Chart of the central Mediterranean, Adriatic Sea and Aegean Sea1467Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-1988 (RES)Roma26A36
B020*Chart of the eastern Mediterranean and Black Sea1467Bibliothèque Nationale de FranceCPL GE DD-1988 (RES)Roma26A36
B021*Chart of the west coast of Europe, and the British Isles1467Bibliothèque Nationale de FranceGE DD-6269 (RES)RomaA37
B021*Chart of the west coasts of Iberia and Africa, north of Cape Blanc1467Bibliothèque Nationale de FranceGE DD-6269 (RES)RomaA37
B021*Chart of the western Mediterranean1467Bibliothèque Nationale de FranceGE DD-6269 (RES)RomaA37
B021*Chart of the central Mediterranean and Adriatic Sea1467Bibliothèque Nationale de FranceGE DD-6269 (RES)RomaA37
B021*Chart of the eastern Mediterranean and Black Sea1467Bibliothèque Nationale de FranceGE DD-6269 (RES)RomaA37
B019*Chart of the coasts of Iberia and northern Africa, from Lisbon to Cape Roxo1467Londres, British LibraryAdd. MS 11547Roma44A38
B019*Chart of the west coast of Europe, with the British Isles1467Londres, British LibraryAdd. MS 11547Roma44A38
B019*Chart of the Western Mediterranean Sea1467Londres, British LibraryAdd. MS 11547Roma44A38
B019*Chart of the central Mediterranean Sea1467Londres, British LibraryAdd. MS 11547Roma44A38
B019*Chart of the eastern Mediterranean and Black Seas1467Londres, British LibraryAdd. MS 11547Roma44A38
B024*Chart of the western coast of Africa from Cabo Roxo to Sierra Leone1468Christie'sVenezia179
B024*Chart of the west coast of Africa between Cape Vert and Cape Blanc1468Christie'sVenezia179
B024*Chart of the west coast of Africa between Cape Blanc and the Canary Islands1468Christie'sVenezia179
B024*Chart of the west coast of Iberia and Africa from Cape Chaunar to Lisboa1468Christie'sVenezia179
B024*Chart of the coast of Iberia and the Gulf of Biscay1468Christie'sVenezia179
B024*Chart of Ireland1468Christie'sVenezia179
B024*Chart of the north coast of France and Great Britain1468Christie'sVenezia179
B022Chart of the Northwest Coast of Europe and the Western Coast of Africa until Angra dos Cavalos1468Fundación Bartolomé MarchVenezia129C69
B023*Chart of the central Mediterranean Sea1468Londres, British LibraryAdd. MS 6390[Genova]43A39
B023*Chart of the western Mediterranean Sea1468Londres, British LibraryAdd. MS 6390[Genova]43A39
B023*Chart of the northwest coast of Europe and the British Isles1468Londres, British LibraryAdd. MS 6390[Genova]43A39
B023*Chart of the west coast of Iberia and Africa from Cape Finisterra to Cape Branco1468Londres, British LibraryAdd. MS 6390[Genova]43A39
B023*Chart of the west coast of Africa from Cap Blanc to Cape Mesurado (Libéria)1468Londres, British LibraryAdd. MS 6390[Genova]43A39
B023*Chart of the eastern Mediterranean and Black Sea1468Londres, British LibraryAdd. MS 6390[Genova]43A39
B023*Montage of the atlas charts1468Londres, British LibraryAdd. MS 6390[Genova]43A39
B024*Composition of the atlas' charts1468Christie'sVenezia179
B026*1469Milano, Biblioteca AmbrosianaS.P.II.35 (Port. VI)Venezia86A41
B026*1469Milano, Biblioteca AmbrosianaS.P.II.35 (Port. VI)Venezia86A41
B025*Chart of the west coast of Africa from Cape Vert to Cap Mesurado1469Londres, British LibraryAdd. MS 3131550A40
B026*1469Milano, Biblioteca AmbrosianaS.P.II.35 (Port. VI)Venezia86A41
B026*1469Milano, Biblioteca AmbrosianaS.P.II.35 (Port. VI)Venezia86A41
B026*1469Milano, Biblioteca AmbrosianaS.P.II.35 (Port. VI)Venezia86A41
B026*1469Milano, Biblioteca AmbrosianaS.P.II.35 (Port. VI)Venezia86A41
B025*Chart of the eastern Mediterranean and Black Seas1469Londres, British LibraryAdd. MS 31315Venezia50A40
B025*Chart of the central Mediterranean and Adriatic Seas1469Londres, British LibraryAdd. MS 31315Venezia50A40
B025*Chart of the Western Mediterranean Sea1469Londres, British LibraryAdd. MS 31315Venezia50A40
B025*Chart of the north coast of Europe from Iberia to the British Isles1469Londres, British LibraryAdd. MS 31315Venezia50A40
B025*Chart of the west coast of Africa from Gibraltar to Cape Blanc1469Londres, British LibraryAdd. MS 31315Venezia50A40
B027Chart of the Mediterranean, Black Sea and Western Europe1470Londres, British LibraryAdd. 31318-AAncona51
B028*Chart of the eastern Mediterranean and Black Sea1471Biblioteca Apostolica VaticanaVat. Lat. 9016Venezia159
B028*Chart of the central Mediterranean and Adriatic Sea1471Biblioteca Apostolica VaticanaVat. Lat. 9016Venezia159
B028*Chart of the western Mediterranean1471Biblioteca Apostolica VaticanaVat. Lat 9016Venezia159
B028*Chart of the northwest coast of Europe, and the British Isles1471Biblioteca Apostolica VaticanaVat. Lat. 9016Venezia159
B028*Chart of the west coast of Africa between Cape Vert and the Strait of Gibraltar1471Biblioteca Apostolica VaticanaVat. Lat. 9016Venezia159
B028*Chart of the west coast of Africa between Sierra Leone and Cape Vert1471Biblioteca Apostolica VaticanaVat. Lat. 9016Venezia159
B038Chart of the western Mediterranean1461-1482Vicenza, Biblioteca Civica Bertolianams 524 = G.8.9.32 (Gonz. 24.9.42)124C75
B030Chart of the Adriatic Sea1472Venezia, Museo CorrerCl. XLIVa n. 0005Venezia118
B039Chart of the Mediterranean and part of the Black Sea (fragment)1461-1482Bibliothèque Nationale de France)GED-21815 (RES)Italia (Italy)24C74
B029*c. 1472Collezione Luigi Bossi - Milano[not stated]Venezia172
B029*c. 1472Collezione Luigi Bossi - Milano[not stated]Venezia172
B029*c. 1472Collezione Luigi Bossi - Milano[not stated]Venezia172
B029*c. 1472Collezione Luigi Bossi - Milano[not stated]Venezia172
B029*c. 1472Collezione Luigi Bossi - Milano[not stated]Venezia172
B029*c. 1472Collezione Luigi Bossi - Milano[not stated]Venezia172
B029*c. 1472Collezione Luigi Bossi - Milano[not stated]Venezia172
B029*c. 1472Collezione Luigi Bossi - Milano[not stated]Venezia172
B031*Chart of the eastern Mediterranean and Black Sea1473Londres, British LibraryEgerton MS 2855Venezia54
B031*Chart of the central Mediterranean and Adriatic Sea1473Londres, British LibraryEgerton MS 2855Venezia54
B031*Chart of the western Mediterranean1473Londres, British LibraryEgerton MS 2855Venezia54
B031*Chart of the west coast of Africa north of Cape Vert, with the Canary Islands1473Londres, British LibraryEgerton MS 2855Venezia54
B031*Chart of the western coast of Africa around Cape Vert1473Londres, British LibraryEgerton MS 2855Venezia54
B031*Chart of the northwest coast of Europe, and the British Isles1473Londres, British LibraryEgerton MS 2855Venezia54
B032*1473Biblioteca Universitaria di BolognaMs. 280Venezia61
B032*1473Biblioteca Universitaria di BolognaMs. 280Venezia61
B032*1473Biblioteca Universitaria di BolognaMs. 280Venezia61
B032*1473Biblioteca Universitaria di BolognaMs. 280Venezia61
B032*1473Biblioteca Universitaria di BolognaMs. 280Venezia61
B032*1473Biblioteca Universitaria di BolognaMs. 280Venezia61
B033*Chart of the eastern Mediterranean and Black Sea1474Kiev, Natsionalna biblioteka im. VernadskogoF. VIII, ed. hr. 189/166Venezia
B033*1474Kiev, Natsionalna biblioteka im. VernadskogoF. VIII, ed. hr. 189/166Venezia
B033*1474Kiev, Natsionalna biblioteka im. VernadskogoF. VIII, ed. hr. 189/166Venezia
B033*1474Kiev, Natsionalna biblioteka im. VernadskogoF. VIII, ed. hr. 189/166Venezia
B033*1474Kiev, Natsionalna biblioteka im. VernadskogoF. VIII, ed. hr. 189/166Venezia
B033*1474Kiev, Natsionalna biblioteka im. VernadskogoF. VIII, ed. hr. 189/166Venezia
B034*Chart of the Black Sea1474Budapest, Országos Széchényi KönyvtárFol. Ital. 8Venezia58
B034*Chart of the eastern Mediterranean1474Budapest, Országos Széchényi KönyvtárFol. Ital. 8Venezia58
B034*Chart of the central Mediterranean Sea1474Budapest, Országos Széchényi KönyvtárFol. Ital. 8Venezia58
B034*Chart of the east Mediterranean Sea1474Budapest, Országos Széchényi KönyvtárFol. Ital. 8Venezia58
B034*Chart of the west coast of Europe and the British Isles1474Budapest, Országos Széchényi KönyvtárFol. Ital. 8Venezia58
B034*Chart of the northwest coast of Africa from Cape Blanc to Sierra Leone1474Budapest, Országos Széchényi KönyvtárFol. Ital. 8Venezia58
B034*Chart of the northwest coast of Africa from Iberia to Cape Blanc1474Budapest, Országos Széchényi KönyvtárFol. Ital. 8Venezia58
B010*Chart of the western Mediterranean1476Geneva, Bibliothèque Publique et UniversitaireMs. lat. 81[Venezia]130
B010*1476Geneva, Bibliothèque Publique et UniversitaireMs. lat. 81[Venezia]130
B010*1476Geneva, Bibliothèque Publique et UniversitaireMs. lat. 81[Venezia]130
B010*1476Geneva, Bibliothèque Publique et UniversitaireMs. lat. 81[Venezia]130
B010*1476Geneva, Bibliothèque Publique et UniversitaireMs. lat. 81[Venezia]130
B035*Chart of the Black Sea and Eastern Mediterranean1480Vienne, Österreichische NationalbibliothekCod. 355Ancona3
B035*Chart of Central Mediterranean1480Vienne, Österreichische NationalbibliothekCod. 355Ancona3
B035*Chart of the western coast of Europe and the British Isles1480Vienne, Österreichische NationalbibliothekCod. 355Ancona3
B035*Chart of the western Mediterranean1480Vienne, Österreichische NationalbibliothekCod. 355Ancona3
B035*Chart of the northwestern coast of Africa with the Canary islands and Madeira archipelago1480Vienne, Österreichische NationalbibliothekCod. 355Ancona3
B035*Chart of the western coast of Africa from Cabo Branco to Cabo Roxo1480Vienne, Österreichische NationalbibliothekCod. 355Ancona3
B036Chart of the Mediterranean, Black Sea and Western Europe1482Biblioteca Universitaria di BolognaRol. 3Ancona61
Za07*Chart of the eastern Mediterranean and Black Sea>1489Londres, British LibraryEgerton MS 73Venezia52
Za07*Chart of the western Mediterranean and coasts of Europe >1489Londres, British LibraryEgerton MS 73Venezia52
Za07*Two charts of the Black Sea>1489Londres, British LibraryEgerton MS 73Venezia
Za07 Chart of eastern Mediterranean>1489Londres, British LibraryEgerton MS 73Venezia
Za07*Chart of the Aegean Sea and Marmara Sea>1489Londres, British LibraryEgerton MS 73Venezia
B011Fragment of a chart1490Soprintendenza per i Beni archeologici delle MarcheCat I, inv. n. 15 Beni MobiliVenezia59
B012Chart of the Mediterranean, Black Sea and western Europe1508Biblioteca Apostolica VaticanaBorg.Carte.naut.VIIIAncona
.

On a suivi avec des simplifications (MEDEA-CHART Database, v1.48).

Grazioso di Jacopo Benincasa était né quelques années avant le 1420 dans la paroisse de Saint-Pierre à Ancône, d’une famille anconitaine qui n’était pas noble, malgré l’homonymie et, peut-être, la parenté avec l’une des familles les plus illustres de la ville (quoique d’immigration tardive, vers la fin du siècle XIVe). Selon des notices tardives, il aurait voyagé dans la Méditérranée en qualité de patron de navire, ce qui peut signifier armateur aussi bien que commandant d’un petit navire. La situation économique d’Ancône était, au Quattrocento, déterminée par le rapport avec le pouvoir dominant de Venise : le contrôle de l’espace maritime adriatique assurait aux marchands anconitains une relative sécurité de commerce avec les côtes orientales de la péninsule italienne aussi bien qu’avec le villes dalmatiques ; d’autre part les conventions commerciales signées par Ancône et surtout la régulation vénitienne du commerce adriatique inclinait à limiter le commerce anconitain à la distribution des produits de l’arrière-pays (qui arrivait pourtant au-delà des cols des Apennins et comprenait la côte de la Romagne jusqu’à la Pouille) ou au trafic inter-adriatique des biens moins précieux (qui entraînait une intense émigration dans les deux directions). Luzzatto 1906, Lane 1978, pp. 74-79, Pinto 2007. Pour le rôle économique du cabotage adriatique voir Anselmi 1978 ; pour l’émigration balcanique vers l’Italie Anselmi 1979 e 1988, Ducellier 1978, pp. 67-68 et 74-75. La ville d’Ancône, fière de ses traditions municipales, quoique soumise au contrôle politique nominal de Rome, jouait pourtant un rôle important dans le commerce international. SelonLeonhard 1983, p. 285, « Ancona war als das wirtschaftliche Zentrum der Marken gewissermaßen das Tor für Mittelitalien zu allen bedeutenden Märkten der damaligen Welt, ein Funktion, die einerseits der Stadt großen Wohlstand, andererseits der Kirchenstaatlichen Verwaltung nicht unbeträchtliche Einnahmen verschaffte ». Cette duplicité des fonctions est évidente aussi, sur une petite échelle, dans les affaires de Tomasso de Simone Rogeri, auteur, en tant qu’épicier, d’un Cahier de crédits (1369-1375) qui fait des nombreuses références aux trafics de Tomasso et de sa famille entre la Romagne, la Dalmatie et les Pouilles, et aussi à les possessions de Tomasso dans les environs d’Ancône (qui étaient pourtant gérées par des paysans et bergers slaves). Le panorama le plus détaillé du commerce anconetain au XVe siècle est dessiné par les articles de Ashtor 1976 et 1982. Au-delà de l’Adriatique le commerce anconitain n’était pas moins conditionné par le monopole imposé par les Vénitiens par regard de l’importation des marchandises ; cependant une tradition séculaire de conventions avec nombreuses places orientales et la possibilité de s’appuyer sur le réseau économique vénitien ou génois faisaient des merchands anconitains une présence fréquente et répandue dans les ports méditerranéens. L’ensemble des textes statutaires et conventions commerciales conservé dans l’Archive Comunale et la Bibliothèque d’Ancone comprend lesStatuti del mare, les Statuti del terzenale (c’est à dire de l’arsenal), les Patti con diverse nazioni (tous publiés par Ciavarini 1896), les Capitoli sopra la dogana, sopra il fondaco e l’ufficio del fondichiero, les Capitoli e tariffa per l’introduzione e per l’estrazione delle merci durante la franchigia, les Ordini per la fiera d’Ancona, qui sont encore inédites. Pour les problèmes généraux de la legislation maritime adriatique à la fin du moyen âge voir Cassandro 1973 et Zordan 1991 ; pour un aperçu des textes anconitains, Anselmi 1981. Les activités vénitiennes et anconitaines dans l’espace adriatique et dans les marchés d’ultramare étaient donc complementaires (voir par example Apellániz 2009, p. 597, qui conclut que « le réseau alexandrin [à la fin du siècle XIVe] apparaît ainsi divisé entre une région adriatique incluant Venise, Ancône et les villes de la Dalmatie, et une région occidentale comprenant Français, Catalans et Génois ») ; ce qui n’excluait pas des les épisodes de concurrence ou bien de tension.

Selon l’historien anconitain Augustino Lincio Epirota, Lincio est l’auteur d’uneHistoria de le famiglie della città di Ancona per adietro ordinata al Governo del Magnifico Comune... (1560) inédite, ms. 245 de la Bibliothèque Luciano Benincasa d’Ancone. Voir Pagnani 1972. qui peut-être identifie indûment les deux rôles de marin et de cartographe, Benincasa « fu padron de nave, il quale sapeva eccellentemente fare carte da navigare et mapamondi » (Lincio donne encore d’autres notices de Gratioso, que d’autre part Emiliani 1936 juge peu fiables). Les chartes des notaires vénitiens à Alexandrie citent un Jacopo Benincasa anconetain, proprietaire d’un navire en 1399-1400, et un Gratiosus Jacopi Benincasa patronus d’une nef qui en 1441 voyage de Chios à Costantinople, ce qui confirme les dates et même un itinéraire cité dans le portulan. Ashtor 1976, pp. 239 et 250 En 1460 Grazioso commandait un navire près de Tunis (une route de plus en plus fréquentée à cette époque par les marchands anconitains, qui y changeaient le grain de la Pouille contre des esclaves avec l’entremise de marchands génois ou siciliens) Ashtor 1982, pp. 43-53.  ; le navire et lui-même furent capturé par le génois Michele Maruffo et conduits à Gênes. À Gênes en 1460 et en 1461 il fait appel aux autorités génoises pour réclamer ses marchandises ; c’est à Gênes que Benincasa signe en 1461 sa première carte marine conservée. Dans cette carte il montre une remarquable habileté technique et des choix graphiques qui seront constantes dans sa production On peut voir la comparation entre l’usage des couleurs dans seize cartes produites par Benincasa de 1481 à 1482 (Campbell 2010c) : les éléments constants sont beaucoup plus fréquents que les variations (pour les résultats de la même enquête sur les autres cartes du siècle XIV voir Campbell 2010d). L’examen des distances entre les points extèmes de la Méditérranée conduit à des résultats semblables (Campbell 2011). À propos de la qualité des cartes de Benincasa on peut citer ici une observation de Nordenskiöld 1897, pp. 120 : « Comparison of [Laurent] Frisius’ ugly wood-cut [1525] with Benincasa’s beautiful map of 1467 gives one idea of the great superiority in map-drawing of the portolan-draughtsmen of the 15th century over numerous learned geographers of the first half of the 16th century ». ; il était déjà un cartographe expert, et il avait donc étudié vraisemblablement auprès un des cartographes qui étaient alors nombreux à Gênes. Voir à ce sujetPetti Balbi 1986, Pujades 2013. On ne sait rien des voyages de Grazioso jusqu’à 1460 ; il est tout à fait remarquable qu’il ne fait aucune référence dans son portulan à Tunis ni à Gênes. Toutes les données laissent croire que les voyages qui ont donné matière à son texte (et, avec toute vraisemblance, sa rédaction même) remontaient à des années précédentes au 1460.

La production cartographique de Benincasa est tout à fait exceptionnelle dans le panorama du Quattrocento. Un cinquième de toutes les cartes marines antérieures au 1500 a été realisé par sa main, et la diffusion de son oeuvre correspond à un haut standard de qualité: ses cartes, quoiqu’elles manquent d’éléments de décoration, sont très lisibles, élégantes et marquées par des solutions originales en fonction des ajustements nécessaires pour les différents formats : on a observé par exemple que la disposition de la mer Noire a été altérée par rapport à sa latitude afin de l’insérer dans les cartes qui comportaient toute la Méditerranée; d’autre part Benincasa a été le premier cartographe à insérer (dans une carte supplémentaire de l’atlas du 1468 aujourd’hui à Londres) le profil détaillé de la côte, les noms des îles du Cap Vert et autres plusieurs toponymes assignés par Alvise da Mosto (qui ne retourna à Venise qu’en 1463) et par Pedro de Sintra pendant leurs voyages à la Guinée et Sénégal des années 1455-1456 et 1462. Nordenskiöld 1897, pp. 120, 125-126; Emiliani 1936, pp. 493-495 ; Verrier 1994 ; Lane 1996, p. 26. Deux cartes font allusion au nom du destinataire : celle du 1468 aujourd’hui à Londres a été écrite pour Prospero Camulio medico genuen(si), tandis que la dernière, signée par Benincasa en 1482 et décorée avec desseins, notes d’érudition et de dévotion, est marquée par l’enseigne de la famille Riario et en détail de Raffaello Riario (1451-1521), créé cardinal en 1477 et légat apostolique des Marches et plus tard de Pérouse de 1478 à 1481. Il s’agit donc de cartes qui ne sont pas envisagées pour un usage à la mer.

Les signatures des cartes (toujours Gratiosus Benincasa Anconitanus avec des caractères « calligraphiques » ) Astengo 1990, p. 78. témoignent d’un long séjour à Venise entre 1463 et 1474 ; deux atlas sont datés à Rome en 1467, une autre carte atteste qu’en 1470 Grazioso travaillait à Ancône ; à Ancône il retourne avant 1482. On ne connaît pas la date de sa mort.

Son fils Andrea, né de la première femme de Grazioso, l’anconitaine Franca Torenghi qu’il épousait en 1435, poursuivi pour quelque temps l’activité de cartographe ; on ne connaît que trois cartes signées par lui : celle conservée à Genève est signée Andreas Benincasa f. Gratiosi et datée au 1479, une autre au 1490 et la troisième au 1508. À cette époque Andrea était chargé de fonctions publiques importantes conexées à l’activité nautique : il fut podestà de la petite ville maritime de Numana et plus tard capitaine du port d’Ancône (c’est la même charge réglée par les Statuti publiés ci-dessous, rubb. 30, 89 etc.), où il réalisa deux bastions en 1496. Sa dernière notice remonte au 1513. Des cinq fils de Gratioso et de sa deuxième femme, Pollonia Bongiunta Bonarelli (une des plus anciennes familles de la ville), Antonio fut plus tard ambassadeur anconitain près de Sixte IV et Charles VIII, tandis qu’un autre, au nom Benincasa, fut chanoine de Saint-Pierre et évêque d’Ancône (1484-1502). Eubel 1914, p. 87. À propos des Bonarelli voir Ashtor 1976, p. 251.

Le témoin unique du portulan de Grazioso Benincasa est préservé aujourd’hui dans la Bibliothèque Comunale de la ville d’Ancône « Luciano Benincasa » avec la cote 232.

Il contient le texte d’un portulan rédigé vers la moitié du quinzième siècle par Grazioso Benincasa, marchant et patron de navire, plus tard cartographe à Gênes, à Venise et à Rome ; et encore les Statuti del mare, c’est-à-dire le récueil des normes qui depuis 1397 réglaient la navigation commerciale du port adriatique (et que chaque navire devait avoir à bord selon les Statuti mêmes, Rubb. 47 et 78). On comprend d’abord qu’il s’agit d’un document exceptionnel de l’activité commerciale et de la pratique de la mer Méditerranée à la fin du Moyen Âge ; les ports et les côtes les plus fréquentés par les marchands anconitains y sont dessinés tout près des conventions qui en réglaient les affaires maritimes.

On peut pourtant se merveiller que l’on ait toujours considéré (et publié) les deux textes séparés : il s’agit vraisemblablement d’un réflexe qui vient des techniques d’édition traditionnelles en Italie à la fin du XIXe siècle, quand les documents officiaux des communes italiennes étaient considérés autre chose que les textes pratiques comme les portulans ; si l’on veut rester au plan de la description physique du manuscrit, on peut rappeler que sa plus ancienne description (dans la collection « I manoscritti delle Biblioteche d’Italia », volume VI) report que le portulan y est « legato » (c’est-à-dire relié) aux Statuti, tandis que les deux textes y sont rédigés par la même écriture et sur carte de la même rame. On doit donc relever que le rapprochement des deux textes est tout à fait original dans le manuscrit 232, qui se propose évidemment de confectionner un outil fonctionnel aux patroni, c’est-à-dire aux responsables de l’exploitation des navires pour le côté économique aussi bien que pour les choix de navigation. La structure du manuscrit montre par conséquent que la conception de l’ouvrage est unitaire : ce n’est que la première conclusion que l’on peut tirer de l’étude du manuscrit.

Description du manuscrit

Le manuscrit 232 de la Bibliothèque Municipale d’Ancône mesure mm 277x196 avec des petites variations. Il est constitué aujourd’hui par 98 feuillets en papier (le dernier non numeroté), précédés et suivis par une page de reliure non numérotée. Une description du manuscrit est dejà dansCiavarini 1870, p. LIX.

Le manuscrit a été numéroté plusieurs fois. On voit une première numération au recto en haut à droite, qui n’est pas visible dans les premiers feuillets et procède par chaque feuillet de 14 à 16, redouble le nombre 16, poursuit avec le nombre 17 (la perte du feuillet suivant est évidente d’après le texte) et de 19 à 54, de 63 à 95 et à 97 ; elle est rédigée par la même main et par la même encre du texte. Une autre numération est écrite à crayon au centre de la marge inférieure du recto de chaque feuillet par une main moderne, vraisemblablement du siècle XIXe ; elle commence au feuillet 7, omet le nombre après le 13, redouble le nombre 14, ne relève pas la perte de la carte suivante la 17, passe du nombre 31 à 33 et de 51 à 63 (et il écrit les nombres de 63 à 66 dans le coin supérieur droit), arrive au nombre 96 : en raison de cette dernière discontinuité, on peut croire qu’elle concorde de 63 à 96 avec la numeration la plus ancienne parce qu’elle a copié l’autre. Une troisième numération, partielle, a été écrite peut-être au XVIe siècle aux cartes 88-92. Des traces d’une quatrième numération par page sont évidentes aux pages de notre numération 1v (2), 2v (4), 3v (6), 4v (8), 5rv (9 et 10), 6r (11) au coin supérieur extérieur.

À cause des nombreuses erreurs des autres, on utilise dans la première partie du manuscrit (qui contient le Portulario) un numérotage basé sur la succession actuelle des feuillets (1-51) ; au contraire, dans la deuxième partie du manuscrit (qui contient les Statuti) on suit le numérotage du manuscrit (63-97). Donc notre numérotage coincide avec la numération écrite à la marge inférieure à commencer du feuillet du feuillet 6 jusqu’au 13 et du 33 jusqu’à la fin. La situation aux feuillets 4-16 est résumée ci-dessous.

coin sup. droite/gauche 89 101114151617[18]19
notre numérotage4r v5r v6r v78910111213141516
marge inf. centre6789101112131415

La page est rayèe à plomb, avec un carré de mm 185x110. La reliure moderne, en cartonnage revêtu en parchemin, ne porte que le nombre 46 écrit en rouge peut-être au siècle XIXe ; au dos on lit Portulario \ [Benin]casa en encre noire.

Des nombreuses annotations tardives sont peu intéressantes, mais elle confirment que le manuscrit était dans la Bibliothèque au siècles XIXe et XXe et il avait la même consistance qu’aujourd’hui. Au plat verso, annotations du siècle XXe :

ms. /232: - cc. 1-51 Portolano / (nella vecchia cartulazione manca la c. 18) / - mancano le cc. 52-62 /- cc. 63-96 Statuti del Mare / [c. 97] nota di Camillo Albertini

Plus en bas, une autre main du siècle vingtième a écrit en crayon bleu d. Gra<n>zioso \ Beninchasia.

Plus en bas, une autre main du siècle vingtième a écrit en crayon noir, pointe menue – A carte 63 \ comincia lo \ Statuto \ Manca la carta 18. \ Mancano da \ carte 54 a 64.La même main a écrit à c. 15 (19 selon la première numération) Manca la carta 18.

Plus en bas, une autre main du siècle vingtième a écrit en crayon rouge a 91 mesci raccomandat[.].

À la carte Ir une main du vingtième siècle a écrit en crayon noir, en guise de frontispice: Grazioso Benincasa / portolano / 1435.

À la carte IIr (c’est-à-dire à la page de reliure postérieure) une main du dix-huitième siècle a écrit en crayon noir : 1778 / La Prima Carta del p(rese)nte Libro, dove si trova depennata, \ è il nome dell’autore, leggesi così:\ = In rquesto Libro Io Grazioso Benincaria = così è stato detto da me \ Camillo Albertini Giovane \ della segretaria pub(li)ca

Le manuscrit n’est composé que part cinq fascicules, de consistance différente ; il est évident, si l’on considère le numérotage des pages et les annotations qu’on a cité, qu’un fascicule est perdu après fol. 51. La perte doit être ancienne, puisqu’elle a été registrée en 1778 par Camillo Albertini (1741-1824) ,qui ordonna l’archive publique d’Ancône. Pour évaluer la consistance du fascicule perdu, on ne peut pas faire confiance au numérotage a la marge inférieure du feuillet, qui, selon notre hypothèse, assigne le nombres 63 et suivants d’après le numérotage le plus ancien ; il serait donc plus fiable ce dernier, qui passe du nombre 54 à 63, et déclare donc la perte de 8 feuillets.

Il n’y a qu’une marque de papier, des ciseaux semblables mais différents au nombre 3682 de Briquet 1907 ("41,5x59, Sienne, 1426-27... Var. simil. Gênes, 1432, Lucques, 1434")

Le manuscrit a été rédigé par une seule main principale, qui a pourtant travaillé en moments différents On rapporte ici les résultats de l’expertise de Laura Pani (juin 2013), que je remercie vivement de sa précieuse contribution.  : elle utilise une minuscule cursive basée sur l’écriture mercantesque avec des solutions influencée par la ‘semigotica delle carte’ et par l’écriture humanistique. Les éléments mercantesques sont

- la forme simplifiée de ;

- la perte du premier trait inférieur de h dans le group ch ;

- la forme a de a après une initiale ;

- la forme arrondie des prolongements décoratifs et des parafes.

Au contraire, la forme de u/v initiale avec le premier trait développé à droite est un élément de la semi-gothique, tandis que la forme de g et celle de r avec une anse affectée se rapportent plutôt à l’écriture humanistique. L’aspect général de la page, avec des espaces généreux entre les lignes et une inclination modérée, paraît également inspiré par des modèles humanistiques. On observe des variations pour ce qui concerne la couleur de l’encre et les espaces entre les lignes, qui sont liées vraisemblablement aux différentes sessions de copie et, peut-être, aux différents exemplaires. On peut référer la transcription plus ou moins au 1460.

Un deuxième copiste écrit à fol. 82v-83r une Additio ordinamenti de navibus forensium ; il s’agit d’une main du siècle XVe caractérisée par les astes plus rigides, un module plus écrasé, l’inclination plus prononcée ; la a est ouverte et on observe le lien haut ct de goût humanistique.

On doit d’abord relever, en étudiant le témoin unique du portulan, qu’il ne s’agit pas d’un manuscrit de service, c’est-à-dire d’un livre réalisé pour une utilisation pratique pendant la navigation. Au contraire, il y a beaucoup d’éléments qui suggèrent une rédaction posée et un usage parfaitement ‘libraire’ : on peut citer la structure régulière des fascicules et de la décoration, l’écriture toujours rassise et plane, la manque de toute trace d’utilisation à la mer (comme il serait des taches d’humidité ou des notes de navigation en manchette) ; et même le numérotage des pages, avec l’incertitude initiale entre la numération par page ou par carte, se déroule ensuite avec régularité (ce qui confirme davantage la structure unitaire du manuscrit pendant toute son histoire). Il faut donc conclure que le ms. 232 a été coinçu et employé, plutôt que pour diriger un navire, pour aménager des voyages maritimes ou même pour manifester la connaissance des voies de commerce et, vraisemblablement, le prestige du possesseur. Les textes qu’y sont recueillis sont évidemment le résultat d’une sélection du matériel : la section consacrée à l’estime de la route et au calcul des phases lunaires est réduite au minimum, tandis que la plupart du manuscrit est dévoué au portulan et aux textes statutaires. On pourrait également envisager, dans lapréparation du manuscrit, un projet de célébration consciente des traditions maritimes et de commerce de la ville d’Ancône : et sans doute le propos de rassembler les textes les plus typiques et nécessaires dans un milieu orgueilleusement municipal.

D’autre part il ne serait pas la première fois qu’on utilise les portulans pour des buts de représentation ou pour leurs implications culturelles et politiques bien plus que de voyage : au contraire, la plupart des portulans conservés ne montrent pas des traces d’emploi évidentes et reproduisent constamment les caractéristiques de la production libraire de son âge. On peut citer, par ce rapport, le plus ancien des portulans connus, le Compasso de navegare (vraisemblablement de la première moitié du siècle XIV), qui est rédigé en caractères gotiques libraires avec une mise en page régulière et sans manchettes ni corrections ; la fonction politique de la description des voies maritimes du Proche-Orient par Marin Sanudo est déclarée, tandis que le Liber de existencia se propose de contribuer aux études du texte biblique LeLiber secretorum fidelium crucis de Marin Sanudo (1325 ca.), est publié par Kretschmer 1909, pp. 237-246 ; voir aussi Lane 1978, pp. 320-322. Sa dépendance d’un texte similaire au portolan Uzzano a été reconnue par le même Kretschmer 1909, pp. 201-203. . Une finalité littéraire est évidente également dans la rapide description des côtes méditerranéennes par Cotrugli Falchetta 2009a, pp. 123- et elle est déclarée dans l’Isolario de Buondelmonti De Sinner 1824. . Une approche moins systématique montrent, par contre, les portulans de Piero de’ Versi et celui de Benincasa On pourrait ajouter le portolan de Gratia Pauli, publié parTerrosu Asole 1987; mais le caracteristiques des manuscrits attendent encore d’être étudiées en détail. . Les autres portulans publiés par Kretschmer et groupés sous les noms de Parma-Magliabechi, Uzzano et Rizo se réfèrent naturellement à une utilisation pratique, mais leur confrontation montre une tradition parfaitement libraire, comme il le voyait déjà Kretschmer : « Wir können auf Grund eines Vergleiches aller vorhandenen mittelalterlichen Portolane einzelne Portolangruppen unterscheiden, deren Mitglieder unter sich identisch sind oder jedenfalls nur redaktionelle Verschiedenheiten, wenn auch oft recht beträchtliche, erkennen lassen » Kretschmer 1909, p. 173; son observation se dégageait de la confrontation des différences entre les portolans et les cartes marines : « die Entwicklung der Portolane ist hiernach eine andere gewesen als dir der Karten. Während diese von den ältesten vorhandenen an nach Inhalt und Umfang einen und denselben Typus haben, so daß sie nur als Kopien von Kopien bezeichnet werden konnten, daß Nordenskiöld daraufhin sogar eine Normal-Portolankarte im XIII. Jahrhundert ergründet haben wollte, welche die Mutter aller späteren Karte gewesen ist, -- tritt bei den Portolanen eine so sklavische Abhängigkeit des einen vom anderen nicht hervor". À propos des fondements savants des portulans voir Pujades 2011, pp. 267-269. .

Il est donc légitime de considérer, pour les portulans que nous restent des siècles du bas Moyen Âge des finalités différentes que l’emploi nautique, comme il serait la fonction didascalique ou le l’exposition en tant qu’objets de prestige : leur consistence materielle ou parfois leur tradition nous montrent sans doute que la plupart de ces écrits ont été conservés et parfois envisagés pour des buts différentes. En effet, aucune carte marine nous est parvenue avec des signes évidentes d’emploi effectif (ce qui ne signifie pas qu’elles n’étaient pas employées, mais qu’elles on été préservées pour des buts différents que l’usage à la mer) : il n’est pas surprénant qu’on puisse réléver la même situation pour les portulans. Dans cette situation, l’effort du spécialiste doit se concentrer sur les éléments qu’on peut référer à la formation concrète des portulans – les éléments, bien entendu, qui peuvent donner des informations ‘de première main’ sur les pratiques de navigation aussi bien que sur la transmission et la représentation des savoirs techniques dans les siècles fondamentaux pour la renaissance de la culture urbaine. À ce regard, le portulan de Grazioso Benincasa nous offre des informations importantes.

On a vu qu’il ne s’agit pas vraisemblablement d’un autographe, tant moins d’un manuscrit envisagé pour une utilisation marine, sinon pour l’aménagement du trafic commercial ayant son centre en Ancône ; dans la formation du manuscrit on a déjà reconnu même une célébration des traditions maritimes anconitaines. Cependant le texte employé pour cet ouvrage était loin de la perfection : on y reconnaît plutôt un texte imperfect, qui n’était pas fini pour la publication mais qui était près de l’original de Benincasa. Les arguments qui démontrent cette proximité sont a priori la tradition très restreinte qui caractérise les textes techniques, la provenance anconitaine (confirmée par la langue), la conservation de l’incipit avec une invocation typiquement anconitaine aux saints « santo Criacho, Liviero, \ Marcellino, Nicholò et Palatia » (I, 1). Ces arguments son confirmés per l’examen codicologique et paléographique, voir par des nombreuses observations concernantes :

a) erreurs b) lacunes c) dates d) structure des donnés

a) Pour ce qui concerne les erreurs, on doit examiner les lieux suivants (on dispose avant le crochet le texte accepté dans notre édition, après le crochet la leçon du manuscrit) :

II.55 q(ue)sta chiexa de \ San Damiano stai per me’ l’ixola Magior(e)] q(ue)sta chiexa stai per me’ l’ixola Magior(e) de \ San Damiano

II.123 la prima \ ponta da maestro che demora, el ci è una secha] la prima \ ponta che demora da maestro, el ci è una secha

VIII.124 El suo chavo da mezodì se guarda col cavo de Fermene \ da tra­mo(n)tana qua[r]ta de levante \ i(n)ver lo sirocho] El suo chavo da mezodì col cavo de Fermene \ <se guarda> da tra­mo(n)tana se guarda qua[r]ta de levante \ i(n)ver lo sirocho

VIII.183 El suo chavo da pone(n)te se gua(r)da co(n) Chavo \ Biancho qua(r)ta de mezodì i(n)ver lo garbino e### quarta de tramo(n)ta|na \ i(n)ver lo grecho, ed è lonta(n)o \ l’uno chavo dall'alt(r)o millia lxx] El suo chavo da pone(n)te se gua(r)da co(n) Chavo \ Biancho qua(r)ta de mezodì i(n)ver lo garbino, ed è lonta(n)o \ l’uno chavo dall'alt(r)o millia lxx, e### quarta de tramo(n)ta|na \ i(n)ver lo grecho

Les inversions de \ San Damiano II.55, da maestro che demora II.123, da tra­mo(n)tana se guarda VIII.124, millia lxx, e### quarta de tramo(n)ta|na \ i(n)ver lo grecho VIII.183 sont des intégrations primitivement disposées dans la manchette ou dans les espaces entre les lignes qui sont pénétrées dans le texte à la place incorrecte. Le texte qui a servi comme exemplaire entraînait donc des glosses marginales (relatives pourtant à des aspects nécessaires et substantiels) qui ont été déplacées et non reconnues par le(s) copiste(s) ou par des successives révisions, évidemment peu méticuleuses. Le copiste n’était vraisemblablement expert de navigation, ni enclin à se corriger : à II.133 il commence parLachomola le paragraphe consacré à la Chorciola, qui est citée plusieurs fois ensuite ; à VIII.184 Rodo (ou peut-être lo Rodo) est remplacé par un inexistant Lerdo ; à VIII.203 on écrit Tia en lieu de Cia. On peut ajouter le cas de IV, 118, où les mots chon Santo Andrea, \ la faza da garbino apparaissent une glose tardive.

IV, 118 Guardase el chavo da mezodì de Santo Andrea quarta de po|nente \ ver lo maestro, chom Meloncello, chon Santo Andrea, \ la faza da garbino

Une situation analogue est corrigée à IV, 139 et à VI, 14 par une couple de marques de renvoi :

IV, 139 questo chavo da mezodì de Santo \ Andrea el ci è uno schollio, el quale è lontano \ dal ditto Santo Andrea * * * mellia] questo chavo ^de Santo \ Andrea ^da mezodì el ci è uno schollio, el quale è lontano \ dal ditto Santo Andrea * * * mellia

VI, 14 per me’ San Chimento e ’l chantone del molo da garbino p(er) \ me’ Santo Lionardo] per me’ San Chimento e ’l chantone ^da garbino del molo ^p(er) \ me’ Santo Lionardo

b) On peut reconnaître des lacunes évidentes :

II, 69 Et q(ue)sto schollio da \ maistro si è picholo e ll'alt(r)o da la faza de leva(n)te * * *.

IV.49 La ponta del porto, q(ue)lla ch’(è) da ga(r)|bino, * * * \ quella ch’(è) da grecho, sì è netta

IV.55 q(ue)sti sch|olli \ non à niente de erba e lli altri doi [sonno alto] de mare### \ passi tre e llonghi passi x.

VII.457 la Cristiana * * * da pone(n)te de questo chavo millia xxx

VIII.38 Avendo la tagliata de Livarda p(er) garbino e statte(n)do \ lontano dall'isola <millia doi> prodesy doi, a(r)rai so|tto \ a la nave passe v ÷ d'aqua; e sta(n)to una balestrata fuora * * *.

VIII.50 Guardase questa ponta sottile de Cifalonia, ch(e) stai da pon|ente \ de Livarda millia doi, chol Cavo de Santo Sidero * * * \ ed è lontana questa ponta al Cavo de Santo Sidero milia x

VIII.88 El suo cavo da sirocho se gua(r)da, \ che ci è uno scollio che stai da sirocho del chavo una \ balestrata, guardase co(n) questa secha a la quarta de \ mezodì i(n)ver el sirocho. Ed è lo(n)tano q(ue)sta secha a q(ue)sto scollio \ millia quatro. \

Dans ces cas, les lacunes donnent lieu à un texte défectif : à II, 69 on peut intégrer la dimension relative de l’écueil vers l’est ; à VIII, 38 on espérait la profondeur à un trait d’arbalète de Livarda ; à VIII, 50 on espérait la direction du Cap de Sant Sidero ; la syntaxe de VIII, 88, avec des références inconséquentes à un scoglio et à une secha, est vraisemblablement fautive.

De plus, on doit régistrer l’omission de chiffres ou noms qui evidemment n’étaient (plus) compréhensibles ou lisibles dans un certain moment de la tradition du texte : par exemple Stando a questa \ via, lontano da te(r)ra uno millio, arai passe d’aq(u)a * * * VIII, 28 ; autres exemples à II, 94, 96, 114, IV, 22, 36, 77, 79, VII, 7, VIII, 69, 180, 197.

Ces lacunes, qui atteindrent des données importantes du texte, ne peuvent pas être référées en toute certitude à la dernière copie du texte ou à une transcription précédente ; toutefois elles démontrent au moins qu’il n’y a pas eu une révision attentive du portulan au moment de la rédaction du manuscrit anconitain.

c) annotations et répétitions

On observe dans notre manuscrit une annotation écrite à la manquette par le copiste du texte ; elle concerne la position de l’île de Cea (VII.133-134). La référence anaphorique initiale (« Questo po(r)to se guarda chol \ cavo da tramo(n)tana de Macro|nese ») montre la connexion avec le paragraphe precédent : il est donc vraisemblable qu’il s’agit plutôt de redresser une omission du copiste que d’une adjonction originelle ou encore moins d’une intégration par recours à un texte différent. D’autre part, le châpitre dévoué à Chastello Rampano à c. 52v (IX.39-51) a été inséré dans la moitie inférieure de la dernière page du fascicule (le suivant, qui contenait vraisemblablement une section relative aux côtes orientales de la Méditerranée, est perdu). Ce châpitre est écrit par une main pareille pour l’établissement général à la principale (ou peut-être la même) mais plus penchée à droite et avec des traits plus cursifs : où, par exemple, la liaison ch perd le trait central, comme il se passe typiquement dans l’écriture mercantesca, et les majuscules sont tracées d’une forme plus rapide. Le châpitre se déroule en quatre alinéas dévoués à la semplanza du port, à la direction relative à Cap Matapan et aux conditions de l’amarrage (deux alinéas) ; à part la date et la référence tout à fait inhabituelle aux moeurs des habitants (« Guardate da quelli \ villani ch(e) so(n)no cat­tivi, massim(e) dipuò vesp(er)o, quando à(n)no bevuto »), il ne retient pourtant d’autres éléments d’exception. On observe au contraire une perfecte adhérence à la description du port selon la pratique du portulan qu’on verra plus bas ; le début de la description (« Chastello Rampano. Chi volesse andar(e) al suo porto, \ la sua semplanza sì è lo chastello ») est cohérent avec d’autres passages du portulan (II.34, II.158, III.1, III.8, IV.31, IV.39, IV.46, ecc.) et le renvoi finale (« ffa’ ch(e) tu costegi la banda \ senestra, com(e) ò dito » IX.51) se référe effectivement à un passage precédent (« vederai da la banda d(e) garbino » IX.48). D’autres redoublements concernent des notices tout à fait menues (par example à IV 121 e IV.134 on répète la distance entre les îles dalmatiques de Bugi(a) con S. Andrea). Tout compte fait, il n’y a donc des raisons considérable pour croire que cette annotations proviennent de la confrontation avec autres portulans.

La description de l’île de Guáli (près de Kos) est redoublée dans le portulan de Benicasa : à VII.50-62 l’île est nommée Ureo, à VII.215-219 Levreo ; il n’y a aucun renvoi entre les deux descriptions, qui ne montrent aucune dépendance textuelle, bien qu’elles se réfèrent sans doute à la même île selon la informations topographiques de VII.50 et de VII.215. Si l’on considère qu’il n’y a aucune information doublée (exception faite, peut-être, par les positions relatives des sommets : schorrese la ponta de lo Ureo, dove ch'è <de questo> el \ paravego, chon questa ponta gre­cho et garbino VII.63 et queste ponte se sscorre l'una choll'altra grecho et ga(r)|bino VII.218), on peut croire que les deux paragraphes étaient connexes et que le deuxième, peut-être placé dans la manquette, ait été déplacé par le copiste, qui a également mépris (Lo) Ureo en écrivant Levreo.

d) Au commencement du portulan, après l’invocation coutumière des saints et des saintes et après la définition de l’ouvrage, il y a une date (1435) écrite hors de l’espace équarrit dédié à l’écriture. Bien que les nombres soient un peu élargis (surtout 3 et 5), on peut les rapporter avec les autres chiffres arabes employées dans le manuscrit, c’est-à-dire avec l’autre date citée dans le portulan (on la discutera bientôt) et avec les nombres cités dans les Statuti del mare, qui peuvent être attribués à la main principale du manuscrit. La date du 1435, qui est confirmée par les chiffres mºccccºxxxv écrites dans la manchette supérieure de 1r, doit donc être référée à la composition ou au commencement (selon l’écrivain) du texte. On peut considérer cette date (vraisemblablement reprise du manuscrit que notre témoin a employé comme exemplaire) comme un terminus post quem pour la composition du texte. Dans tout cas, si l’on considère que la dernière carte conservée de Grazioso Benincasa est datée 1482, on ne pourrait placer la composition du portulan avant le 1420.

On a déjà fait allusion à la date citée dans le manuscrit à l’occasion de la note de c. 52v : † 1445 adì 24 de febraro. Dans cette condition, il est évident que cette addition a été tracé après l’achèvement de l’ouvrage : il n’est pas sûr, toutefois, qu’il soit le terminus ante quem. On peut par hypothèse penser que l’addition soit effectivement tardive, mais la date existait déjà dans le manuscrit ou dans la note d’où on a tiré la notice relative à Castello Rampano : mais, dans ce cas, il faudrait toutefois expliquer pourquoi la date a été considérée significative seulement pour Castello Rampano. La présence de la date s’explique mieux, à mon avis, par sa position avant l’unique notice ajoutée, c’est-à-dire qu’elle se réfère au moment de l’addition : la croix précédente la date évoque en effet une datatio (c’est la façon la plus répandue de dater, par exemple, dans la correspondance marchande contemporaine) plutôt qu’une référence chronologique au passé.

Les deux dates citées dans le manuscrit nous suggèrent donc les moments extrêmes de la composition du portulan, même s’il n’est pas certain que la première se réfère au moment de la composition du texte ou à la transcription dans notre manuscrit. Le portulan de Benincasa serait donc contemporain des textes de Michele da Rodi (1434-1444), des Raxioni de Piero de Versi et de l’Arte veneziana del navigare(tous les deux rédigés en 1444-5) et du Zibaldone de Zorzi Trombetta da Modone (1444-1449) C’est-à-dire les mss. de Venise, Biblioteca Nazionale Marciana, ms. ital., cl. IV, 170 (=5379), de Padoue, Museo Civico, ms. C.M. 17, et de Londres, British Library, ms.Cotton Titus A. XXVI, cc. 2-60. Le premier est publié par Conterio 1991. ,

C’est à ce cadre qu’on doit référer la conception du manuscrit anconitain : on rappellera que la plupart de ces textes ont en commun un portulan partiel de la Méditerranée (tous les manuscrits cités), une description du marteloio (Benincasa, Michele, Piero, Raxioni, Ragioni), une méthode pour le calcul du calendrier de la Lune (Benincasa, Michele, Piero, Ragioni), des dispositions réglementaires pour l’exercice du commerce maritime (anconitaines pour Benincasa, vénitiennes pour Michele, Piero, Ragioni). En maintenant des caractéristiques municipales, le manuscrit anconitain partage avec tous ces textes une approche pratique aux disciplines fondamentales de la navigation ; ces manuscrits dèfinissent un milieu aussi bien professionnel que géographique, répandu dans l’Adriatique et homogène pour ce qui concerne le vocabulaire et les connaissances fondamentales. Avec l’exception de la mathématique pratique (dont on verra plus bas des connexions avec l’activité nautique), il n’y a aucune autre activité professionnelle qu’on puisse connaître, à la moitié du siècle XV, par des textes vulgaires ainsi représentatifs.

e) On a rassemblé à ce point tous les éléments inconséquents ou incohérents avec la structure des données documentées dans notre manuscrit. En effet on peut reconnaître dans le portulan deux façons de présenter les informations : des notes singulières (c’est-à-dire sans un ordre apparente et sans référence à un contexte géographique déterminé) qui ne présentent qu’une donnée à propos d’un port (souvent la direction par rapport à une autre localité ou la distance entre les deux) ou, d’autre côté, une description articulée de la position et des caractéristiques des ports d’un bassin maritime. Les exemples du premier type sont placés souvent à la fin des chapitres (IV, 146-161, V, 1-7, VI, 1-10, V, 22-23, VIII, 120-127) : ils peuvent être confrontés avec les informations données par les autres portulans. Ces informations essentielles ne font pas la preuve d’une visite personnelle du port.

On a dejà observé que les notes singulières sont placées communément à la fin des sections principales du portulan : en effet, ce sont les descriptions articulées des ports qui règlent les partitions du texte. Seules les dernières sections du texte sont douées d’un titre : cependant la division du texte est évidente dans la plupart des cas :

I. [Invocazione, calcolo della rotta, misura del tempo]
II. [Adriatique du nord et Dalmatie]
III. [Pouille et Dalmatie]
IV. [Mer Ionienne]
V. [Le littoral de Venise et l’Istria]
VI. [Diverses destinations]
VII. [Egée]
VIII. La Romania bassa
IX. Lo stretto de Romania
X. [La Mer Noire]

Si l’on fait exception pour le chapitre VI, qui est complètement constitué de ce qu’on a appelé notes singulières, tous les autres chapitres commencent par des descriptions des ports d’un bassin bien individué. Dans ses exemples les plus amples, Voir en détailIncoronata III 10-29, Durazo IV 1-29, Malonto IV 81-100, Charchi VII 7-32, Chastel Rugio VII 33-49, Nantipissiara VII 72-88, Pissiara VII 89-108, Chastri 121-130, Santorini VII 186-195, Follia Vechia VII 240-254, Secri VII 263-286 et \ la Chardamina VII 263-310 à Lesbo, Ciaramite 311-332, Forni VII 333-353, porto delle Quallie VIII 8-27, Livarda VIII 36-50, Chastello Rampano IX 40-51. Dans quelques cas, cette structure est redoublée en référence à un écueil à l’intérieur du port principal. ces descriptions s’articulent en différentes parties, souvent soulignées par un alinéa et parfois par la répétition du nom du port, qui se succèdent selon cet ordre :

a. apparence du site (senbianza), range de visibilité (venant de la mer)
b. parcours pour arriver au port
c. possibilités d’amarrage (dans le port ou à l’ancre), caractéristiques du fond.
d. fonts d’eau douce (seulement pour les amarrages hors des villes).
e. bas-fonds dans le bassin du port.
f. directions et distances des points d’abordage et des amers les plus près.

Ce schéma propose donc des tableaux des ports bien plus détaillés que nul autre portulan des premiers siècles ; quoique les descriptions ne soient tout à fait superposables – donc elles ne dérivent pas d’un questionnaire organisé –, elles répondent sans doute à des exigences typiquement nautiques. Il s’agit donc d’une rationalisation elémentaire de la structure des ports, qui échappe du modèle essentiel des autres portulans édités par Kretschmer. La comparaison entre le portulan de Benincasa (VIII.8-27, VVIII.60) et les textes du Compasso de navegare et du portulan édité par l’imprimeur Bernardino Rizo en 1490 montre pour Maleas Matapan et Porto Kayo des différences évidentes et des ressemblances pareillement évidentes :

Benincasa: La conoscença de Mallea Mactapane sì è cotale : se vederete a llongo entorno xl millara I capo mocço, e quando c’aprosmarete se bassa, et è questa montagna sopre Mallea Mactapane, che se demostra mocça. De lo capo de Mallea Mactapane ver lo maestro v millara, propo de terra ij millara, à I scollio en mare. Del capo de Mallea Mactapane ver lo maestro iij millara à I porto che clama San Matheo. Et de San Mateo per ponente à I scollio en mare ij millara. Da la dicta Mallea Mactapane a lo porto de le Quallie v millara per tramontana ver lo greco. La conoscença è cotale: lo capo de tramontana è rosso e roccato. Entre Mallea e lo dicto porto è cala che se vede, e lo porto, e larga quello da tramontana e llà troverete porto porto de le Qualle. En mecço lo dicto porto, enfra ij prodesi, entro de la bocca, à I clappa ch’è appresso de terra entorno ij prodesi, et è da mecço dì. E devete lassare la dicta clappa da tramontana. Debanne 2011, p. 57.Dans la transcription on a omis les parenthèses et retouché le pointillage.

Compasso: E sovra Malio Matapan fora in mar circha tre prodexi sì è uno scoio e sì è secho fin a terra. E la cognoscenza de Malio Matapam sì è tale : se tu lo vederai da lonzi tu vederai un chavo muso e se tu te aproximi ad esso ello vien abasando e quella montagna sì è sovra lo Chavo Malio de ver maistro circa mia 3, sì è lo porto de San Mathio ; e lo porto de San Mathio è per ponente mia do ; sì è uno scoio in mar. Dal porto de le Quaie sono mia 7 e vasse quarta de tramontana ver lo grego . E la cognoscenza del porto de le Quaie sì è tal: se tu voi intrar in lo dito porto lo cavo de ver tramontan sì è roso e avroncado. Anchora entro Malio e ’l porto de le Quaie sì è una chala che se crede che sia lo porto: tu la die lasar e andar finché tu vederai lo porto ; e lasa lo chavo aronchado de ver tramontana e l’altro chavo tu non vederai chavo e aronchado de ver ostro e là sì è lo porto de le Quaie. Et in mezo del porto de le Quaie prodexe do entro la bocha del porto sì è una secha de ver tramontana. Kretschmer 1090, pp. 508-509. On a introduit le pointillage et révisé la transcription.

Les textes du Compasso et de Rizo (mais on pourrait citer également le passage correspondant des portulans Parma-Magliabechi, Kretchmer, op. cit., p. 317) tracent des parcours maritimes par cabotage ou par traversée (ou, comme le disait le Compasso, per starea ou par peleio) et, avec la collaboration tacite de plusieurs (générations de) marins, achèvent la description ordonnée des routes de toute la Méditerranée ; leur but principal est la collection complète et exacte des distances et des directions réciproques, tandis que la description des ports est une tâche subordonnée. Ils se proposent, pour ainsi dire, d’accompagner le navire d’un port à l’autre ; toute autre information est limitée à l’essentiel et souvent simplifiée dans une contrainte radicale : ce qui a été, on peut croire, la condition et la conséquence de la fortune des portulans et aussi la raison des rapports textuels entre la plus parte de ces ouvrages (et, en détail, des passages qu’on vient de transcrire) On observe une pareille attention aux ports dans leportollan de la rivyera de Puya, zoè ... el cognoser di ditti luogi e chanpanyele e tere e challe du manuscrit de Piero de Versi (cc. 44v-47v) et dejà dans le portolan de Michele da Rodi (cc. 190r-192r) et encore entre les Ragioni antique spettanti allìarte del mare (c. 47v, in Bonfiglio Dosio 1987). On verra plus bas une vraisemblable connexion entre cette façon de décrire les côtes et la mesure du portolan limitée à un bassin maritime. . Au contraire, le texte de Benincasa se propose de faire menzion(e) di porti e luoghi di terre de \ marina et etiandio de senbianze de ditte terre \ a (m)memoria de me (I.3) : loin d’être soumis à une simplification rationalisante, il se propose de conduire le marin bien à l’intérieur du port, jusqu’à décrire la manoeuvre d’amarrage et la position du navire à l’ancre, comme il se passe à propos dudit port de le Quallie à VIII.12-13 : Quando tu èi al deritto \ de questa grotta, sorgi le tuo anchore e llassiate \ rodar(e) inver la valle. Quando a(r)rai chalomato la lon|gheza \ d'una gumena, da te a la valle che averai da \ poppa el cie sa(r)rà doi prodesi. Ce qui est encore plus important, le texte n’a pas été corrigé selon les critères qu’on a décrits et qu’on doit considérer courants dans cette époque et dans ce milieu professionnel : la tradition du texte, évidemment très limitée, n’est pas parvenue à simplifier et rationaliser le texte comme il s’était passé sans doute dans la plus parte des portulans connus. La structure microtextuelle n’a pas vraisemblablement changé du manuscrit original de Benincasa, qui a écrit son texte, juste comme il dit tout d’abord, sans puiser d’autres portulans.

Une conclusion pareille vient de l’étude de la distribution de la matière. On a déjà résumé l’ordre des chapitres et la différenciation entre les descriptions des ports et les notes singulières à propos des distances et des directions : il est évident que la succession des bassins maritimes (quoiqu’elle commence par le port de Venise selon la tradition des portulans adriatiques) ne concorde pas avec un ordre établi et que les notes singulières se réfèrent à des différents milieux géographiques. Dans un mot, on peut observer que le texte de Benincasa, à différence des autres portulans, présente des données ni complètes selon la région maritime ni ordonnées par séquence. Il faut se demander si cet ordre (ou bien ce désordre) remonte à l’original ou s’il a été introduit par la tradition du texte de Benincasa. Il faut d’abord déceler qu’il n’y a pas des duplications remarquables des données (donc notre manuscrit ne dérive pas de la fusion de textes différents et redondants) et qu’on n’y repère pas des blocs et des sutures déterminés par le déplacement de pages ou de fascicules. Par conséquent, notre manuscrit anconitain doit réfléchir la structure de son exemplaire, et vraisemblablement celle de l’original. On peut penser à un portulan original dénoué d’une ordonnance, d’une séquence reconnaissable ?

En effet, les portulans les plus anciens sont organisés des façons différentes : le Compasso partage la navigation méditerranéenne entre starea ou cabotage et peleio ou traversée, en laissant à la deuxième section les routes qui se départent des îles principales (ce qui cause des répétitions et des redondances non fautives) Voir à ce propos Bocchi 2011.  ; le portulan Rizo et les portulans Parma-Magliabechi suivent le périmètre de la terre ferme en insérant la descriptions des îles les plus proches en correspondance des passages les plus fréquents (et le portulan Rizo réserve les mot pelaghi over corsi aux routes qui se départent de chaque port important) Il est remarquable que les portolans du group Parma-Magliabechi introduisent parfois des notes à propos de lacognoscenza de plusieurs ports : ces notes (que Kretschmer, op. cit., transcrit entre parenthèses) sont toutefois les parties les plus instables dans les témoins manuscrits. . Enfin les textes de Michele da Rodi et Piero de Versi ne contiennent que des sections de portulans relatives à l’Adriatique, à de petits secteurs de l’Egée et aux côtes de l’Atlantique.

Si l’on compare les organisations des portulans, l’ordonnance de Benincasa n’apparaît guère originale, et elle apparaissait plus complète avant la perte du fascicule composé par les feuillets 53-62 du manuscrit anconitain, qui contenait vraisemblablement les descriptions des ports de l’Orient méditerranéen et peut-être des côtes occidentales de l’Italie : en effet le portulan Benincasa partage avec le groupe Parma-Magliabechi l’inclination à dilater les sections de cognoscenza des ports, avec le portulan Rizo la disposition des pelaghi (ces que nous avons appelés notes singulières) à côté des autres notices des ports, avec les portulans qui remontent à Piero de Versi la préférence pour la description des bassins maritimes plutôt que l’ordre par starea. En conclusion, l’examen des structures du portulan Benincasa montre que son auteur était au courant (au moins pour pratique professionnelle, sinon pour connaissance directe) des pratiques les plus répandues pour ce qui concerne la rédaction des portulans. Ce qui échappe à la comparaison avec les textes semblables, c’est le caractère incomplet des tableaux de Benincasa, qui décrit seulement une partie des destinations possibles : par exemple, il néglige les ports mineurs de la Pouille, les villes de Šibenik et Split en Dalmatie, presque tous les ports de l’Eubée en Grèce et ceux de la mer Noire avec l’exception des alentours de Tana. À ce regard, il serait facile de saisir les raisons pour chacune de ces omissions, en discutant pour chaque lieu les conditions politiques (par exemple le contrôle vénitien ou génois) qui auraient empêché un voyage de Benincasa et par conséquent la description dans son portulan (mais il serait nécessaire de rapporter ces données à une date précise et les confronter avec d’autres portulans). À notre avis, toutefois, les omissions sont trop nombreuses et répandues ; il faudra donc proposer une explication plus générale : à savoir, le caractère de non-fini du texte Benincasa, qui se propose d’enregistrer les données de son observation et de sa mémoire, mais il ne veut pas décrire les ports qu’il n’a pas vus. On verra plus bas des indices qui soutiennent cette hypothèse.

Selon notre opinion, les éléments a)-e) que nous venons de citer suggèrent que notre manuscrit anconitain refléchisse un texte inachevé du portulan de Grazioso Benincasa ; il aurait rédigé son texte ne s’appuyant que sur sa pratique des destinations maritimes les plus fréquentées par les marchands anconitains.

En effet les erreurs (a) et les lacunes (b) témoignent que notre texte est la copie – probablement fidèle et certainement non corrigée ensuite – d’un texte qui n’était pas appareillé pour la publication ; les annotations et les répétitions (c) attestent une activitè d’addition bornée, qui se déroule d’une façon a‑systèmatique sans une confrontation apparente d’autres textes et sens l’intervention de l’auteur ; les dates (d) témoignent que ce texte a été rédigé pendant plusieurs années ; la présence de textes accessoires (le marteloio, le calcul de la lune, les Statuti del mare) démontrent que le notre manuscrit est en effet l’arrangement de textes différents et vraisemblablement d’origines différentes, tous liés à la pratique de la navigation. La comprésence dans le même manuscrit de réglements rélatifs à la vie du marin et de portolans n’est pas une exception : on rappelera que les manuscrits de Michele di Rodi, de Piero de Versi et desRagioni antique contiennent, à côté des portolans de différentes côtes européennes, les dispositions données par le capitain Andrea Mocenigo aux galées de la muda des Flandres en 1428. Il est aussi évocatif rappeler que le Consolato del mare, c’est-à-dire la collection des lois et coutumes qui réglaient la vie à la mer, était suivi dans les impressions venitiens des années 1549, 1566, 1567, 1579, 1584, 1599, ecc. par un portolan : c’est-à-dire par le portolan Rizo ou plutôt (1567) par le Portolano di Venetia (pour l’Adriatique) suivi par le Portolano di Romania de Courfu infino in Arminia della Turchia per la scala di fuora, d’Arminia facendo la via di Soria per staria infino in Alessandria. La formation du manuscrit anconitain est donc liée à l’exercice pratique et professionnel de la navigation ; d’autre côté la mise en page du texte, sa décoration modeste mais régulière, la disposition du copiste à corriger son texte, on dirait même à l’émender, sans pourtant en modifier la substance et l’ordonnance : tous ces éléments remontent à une évidente familiarité avec textes plus surveillés et moins serviles. On pourrait dire que des textes ‘professionnels’ (c’est-à-dire derivés des disciplines différentes mais réliés dans la pratique de la navigation) ont été assemblés selon un projet coordonné et quasi ‘humaniste’ : non seulement en référence à l’écriture et à l’élégance de la mise en carte, mais aussi pour l’effort d’aménager un texte complet et pourtant sans interventions massives ou réorganisations de la matière.

Le portulan de Grazioso Benincasa serait donc un document direct de l’expérience nautique du siècle XV, une sorte de journal de navigation : cette conclusion semble naturelle – après tout, c’est l’auteur qui déclare ça au commencement de l’ouvrage. Il faut observer toutefois que les autres portulans sont dépourvus de tout élément distinctif par rapport à son origine, à ses utilisateurs, aux raisons économiques, politiques, nautiques qui déterminent le choix d’un port à préférence d’un autre. Ces raisons – qu’on devine si sensibles aux variations de l’équilibre délicat des destinations méditerranéennes – sont tout à fait étrangères aux portulans que nous connaissons, et Benincasa n’y se réfère non plus : cependant si ses notes réfléchissent vraiment la pratique de la navigation de son âge, il est possible d’interpréter ses choix comme une documentation originale et directe de l’activité maritime et commerciale du quinzième siècle.

Il faut illustrer cette conclusion avec un exemple. L’attention spéciale aux caractéristiques des ports nous permet de dévoiler les préférences de Benincasa pour les techniques d’amarrage. On peut par exemple s’étonner qu’il choisit, au lieu du port principal du petit archipel Forni (le port de KámpoV à l’île de Foúrnoi), la crique placé à la côte orientale de la même île, plus exposé que l’autre aux vents du deuxième quadrant. On peut toutefois observer qu’un choix analogue – c’est-à-dire une crique protégée contre les vents dominants mais ouverte vers d’autres directions, en lieu d’une échancrure cerclée par la terre – se renouvelle plusieurs fois : Benincasa préfère par exemple l’abri au sud de l’île de Thyra, à Santorini (VII.186), en lieu de la grande baie volcanique du petit archipel ; sa description du port de Rhodes (VII.1) est beaucoup moins détaillée que celle de l’échancrure de Charchi et des écueils de San Polo (VII.221), qui sont éloignés moins de trente milles du premier et offrent moins de protection contre les vents et, sans doute, moins de sécurité. Au regard de l’île de Metelino (Lesbos), Benincasa paye beaucoup plus d’attention au port occidental de Segri (VII.263-286) qu’au port de Mytilène ou à l’échancrure au nord de l’île ou à l’abri (il dit la stanza) dans la valle grande de l’île, aujourd’hui Kolpos Kallonis (VII.287-293), qu’il dit sec, et plus d’attention qu’au port de Ciaramite, aujourd’hui Kolpos Geras (VII.311-320) : même si les deux derniers sont abrités de tous vents et peuvent hôter chacun une flotte entière. Du même au grand port de Mélos, à l’abri de tous les vents (où se trouve aujourd’hui Ormos Adàmas, que Buondelmonti, p. 81 célébrait comme un portus nobilissimus, et que Benincasa ne cite pas du tout), Benincasa préfère l’anse au nord-est de l’île, protégée vers le nord par l’île de Kimolos, qui permet l’accès et la sortie à l’est et à l’ouest (aujourd’hui Ormos Apollonia). Plus à l’est, dans le petit archipel de Psara, Benincasa conseille l’abri entre Antipsara et l’îlot Katonisi (VII.72-88) ou l’anse de l’île d’Aghios Nikolaos sur la côte occidentale de l’île majeure (VII.93-107), sans même citer la grande anse du port actuel ouvert au sud. On peut naturellement remarquer que la description d’une crique à l’entrée étroite ou au fond dangereux requiert plus d’attention et d’espace que celle d’un bassin évident et sans risque La carte de l’île de Psara de Bordone dans sonIsolario (Bordone 1534, LVIII) exagère évidemment la courbure du port décrit par Benincasa, et ignore le port moderne placé au sud de l’île. À propos de ce texte voir Donattini 2000, pp. 240-245.  ; cependant la préférence de Benincasa a vraisemblablement une cause différente bien enracinée dans la pratique contemporaine de la navigation à voile, qu’on peut bien illustrer par le recours à une page du traité de la navigation de Benedetto Cotrugli, publié récemment par Piero Foglietta. Le traité est conservé par deux manuscrits, tous les deux vraisemblablement surveillés par l’auteur ; on cite ici le manuscrit de la Collection Schonberg, n. 473, cc. 23r-24r (Foglietta 2009a, pp. 101-103 ; ms. 557 Yale Univ. Library, Foglietta 2009a, pp. 219-220):

... lo porto deve essere concluso e tortuoso in modo che da ogni vento habia reparo. Però lo proverbio antiquo de marinari, cioè probatum verbum, dice: porto deve essere torto, secondo deve essere con bono fundo, cioè bono afferraturo, che l’ancora tenga et che non vada arando, donde la nave porti periculo dedare in terra; bisogna lo fundo scia de creta tenace acciò che l’ancora afferri bene. Item che non siano roche da talliare la sartia et non sia fundo arenoso. Et però li marinari, dove non hanno piloto o pratica per fama celebre del fundo, sogliono havere lo scandaglo... Terzo lo porto non deve essere ventuso, et questo avene se lo porto è montuoso ad riparo delo vento perché nel porto che è piano et multo ventoso afanna multo la sarthia et la nave et li marinari dona multa despesa dela sarthia ... Quarto, lo porto deve havere acqua per bevere, perché li marinari conducti in quello possano vivere, che l’acqua è uno necessarissimo elemento. Quinto lo porto deve havere bona levata, o vero uscita dalo porto a dextris et sinistris con multi venti et con quanti più tanto è più commendabile, perché non havendo bona levata con lo tuo vento secondo, invano è de esserti renchioso loco cogente fortuna, et però è multo utile quelle insulecte sogliono havere alcuni porti davanti, dove volenteri surgeno li navilii grossi che de remi non se possono habilemente aiutare, ma dove col suo trinchetto se gira, prosperando lo suo vento, esbocha. Et sensa dubio l’è più laudabile un poco manco securo portu con bona levata, che più securo con mala levata. Che ut plurimum se trovano porti che lo suo vento che lo porta via li è contrario de uscire, et multe volte vene impetuoso, et tu vedi de possere navigare x miglia per hora, et stai desperato non possendo oscire, o bisogna aspectare che abonaccia o che salti l’altro vento che tocchi del terreno, et maxime la nocte che tte catti fora.

Les conclusions que Cotrugli tirait de son expérience étaient sans doute valables à la lettre pour Benin­casa, qui dans ses descriptions se préoccupe de spécifier la présence d’un font d’eau douce près du port (selon la cinquième règle de Cotrugli) et de choisir un abri qui permet la sortie a dextris et a sinistris (selon la sixième) pour faciliter la sortie du navire avec des vents différents. En effet tous les ports qu’on vient de citer montrent une forme pareille a celle dessinée par Cotrugli : un bassin à l’abri des vents, placé où la côte forme une anse et fermé par deux îles, qui brisent les vents mais n’empêchent pas une sortie par le travers. On peut vérifier la situation desdits ports dans les ébauches suivantes, où les ports dépeints par Benincasa se trouvent respectivement dans les bassins à l’ouest de Chalki (Charchi), dans la lagune entre Sigri (Secri) et Megalonisi (l’ixola grande de VII.268) à Lesbos (Metelino), au sud d’Antipsara (Nantipissiara) ou à l’ouest de l’île de Psara (Pissiara), dans l’anse ouverte au passage entre les deux îles.

Par ce regard, le texte de Benincasa confirme donc l’expérience de Cotrugli : on peut affirmer que les deux descriptions contemporaines (Cotrugli était né en 1416 à Raguse) font appel à une pratique vraisemblablement commune mais qui n’est point déclarée par d’autres textes dévoués à la navigation. Il est remarquable que cettes instructions s’appliquent aux navires propulsés principalement par les voiles, c’est-à-dire aux navires de commerce (vraisemblablement des navi tonde à voile carrée), non aux navi lunghe, c’est-à-dire aux galères propulsés par les rames (et avec des voiles latines :Lane 1964, p. 10, Lane 1978, pp. 145-148, Tucci 2000, p. 290).

D’une façon générale il n’est pas inutile d’admettre que les navigateurs du quinzième siècle pré­fé­raient les ports avec une telle forme : en effet, si l’on veut déterminer, sur le fondement de la descrip­tion de Benincasa (III.10-33), la position exacte du port de l’île Inchoronata (c’est-à-dire de la porte des côtes de la Croatie centrale), les informations du notre portulan le localisent non au fond d’une crique profonde (comme celle de Lavsa, tout près de la bouche de Piskera, ou Levrnaka plus loin vers le nord-ouest) mais quelques kilomètres au nord, là où une anse de l’île Incoronata ou Kornat est abritée des vents méridionaux et occidentaux merci de deux îlots (on a marqué le mouillage avec une petite ancre).

Les descriptions les plus détaillées de Benincasa ne paraissent pas empruntées à un autre portulan (ce qui réprésent, dans la documentation qui est à disposition aujourd’hui, une exception évidente) mais au contraire elles appairent fondées sur la mémoire de Benicasa, voir sur son expérience directe. Au-delà de la transcription ‘humaniste’ du notre manuscrit, on devine un texte qui s’est formé peu à peu, vraisemblablement constitué par des annotations écrites en moments différents selon les expériences de navigations aux différents bassins de la Méditerranée orientale ; donc un texte rédigé pendant des nombreux voyages et donc pendant de plusieurs années. La réalisation du texte est sans doute le résultat d’observations personnelles (et directes, selon tout ce que nous dit l’auteur : farò menzion(e) di porti e luoghi di terre de \ marina et etiandio de senbianze de ditte terre \ a (m)memoria de me I.3), sans lesquelles on ne pourrait pas expliquer la précision de descriptions plus détaillées que Benincasa donne des abris isolés et peu fréquentés et peu cités dans les autres portulans.

En effet, il ne serait pas facile d’expliquer d’une façon différente une description détaillée d’un endroit isolé comme celui de Piana. Piana, aujourd’hui KamilonÉsi, est un écueil isolé entre les Cyclades méridionaux et l’île de Chypre ; plat et rocailleux, sans arbres ni d’autres ressources, sa caractéristique principale est d’être l’unique véritable abri contre le vent dominant pour trente milles à l’alentour : donc un refuge providentiel pour la route qui va de la Romania bassa (c’est-à-dire du cap méridional du Peloponnése) à Rhodes, le centre de triage du commerce méditerranéen vers Constantinople ou vers l’Orient. On remarque la précision des détails donnés par Benincasa (VII.158-159), qui déclare la conformation physique de Piana, la présence de trois différents fonts (il dit trois dragonari, c’est-à-dire ruisseaux) dont un seulement d’eau douce, l’exposition de son abri qui protège contre les vents de ponent à grec, donc de l’ouest à nord-est : c’est l’unique occasion dans tout le portulan qu’on déclare le secteur de la protection d’un port. Il est fort probable que Benincasa se base ici sur une impression de visu du petit écueil et non sur les informations qu’on pouvait extraire d’autres textes nautiques.

Dans ce cas comme dans tout le texte, c’est l’expérience directe qui nous est reportée à travers le regard de Benincasa. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’un regard naïf : on aura observé que dans les descriptions des ports les trois éléments fondamentaux sont observés, à savoir la position de l’abri, son exposition aux vents L’expositione aux vents d’un port est souvent sous-entendue; toutefois elle peut presque toujours être déduite de la position du navire à l’amarrage. En effet Benincasa préfère normalement l’amarrage avec l’amarre à terre contre le vent dominant et l’ancre à la poupe dans la direction du vent. et la présence d’eau à boire, tandis que la présence d’écueils ou des brassiages dangereux est décelée dans une section à part. L’oeil de Benincasa n’a jamais le regard du voyageur casuel ou tout simplement curieux ; au contraire, même dans les descriptions les plus larges (et donc les plus éloignées de la concision du Compasso) ont toujours le but professionnel de dessiner d’une façon plus exacte les chonossienze e ssenbianze d’un port.

On a observé souvent une pareille disposition descriptive dans des nombreux textes liés à la pratique du voyage à la mer; je voudrais citer ici un document différent et antérieur mais, on peut croire, voisin et presque apparenté au Portulario, malgré sa dérivation (ou médiation) parfaitement humaniste. Ce document est la description latine du voyage aux Îles Canaries rédigée par Giovanni Boccace dans son Zibaldone Magliabechiano. C’est-à-dire le ms. B.R. 50 de la Bibliothèque Nationale Centrale de Florence, cc. 123v-124r. On lit leDe Canaria et insulis reliquis ultra Ispaniam in Occeano noviter repertis dans l’édition de Pastore Stocchi 1992. La première édition du texte est de S. Ciampi en 1826 : les nombreux données anthropologiques et historiques de cette première rélation sur les îles Canaries, qui est resté inconnue, n’ont conditionné pas les descriptions successives des îles et des ses habitateurs. On a discuté de l’authenticité de ce texte, qui apparaît être la traduction d’une lettre de marchands florentins à Cadix à propos de l’expédition organisée par Alphonse IV du Portugal en 1341. Sans que je puisse citer des données codicologiques, l’authenticité du compte-rendu de l’expédition me semble tout à fait sûre en raison de nombreux éléments de cohérence textuelle : on y peut reconnaître une véritable stratification textuelle qui comprend le latin non toujours irréprochable de Boccace (l’éditeur propose quelques corrections au texte, qui évidemment manque d’une révision) et, au-dessous du latin, le vulgaire du rédacteur florentin de la lettre marchande, et celui du marin ligurien Nicoloso de Recco qui était sa source. D’autres observations sur le texte duDe Canaria sont proposées dans Bocchi 2013. On attribuera à Boccace l’initiative originale de la traduction d’une lettre marchande, aux marchands florentins les nombreuses observations de commerce, au marin ligurien les informations sur la distance des côtes européennes, la possibilité d’amarrage, la disponibilité d’eau douce. Boccace déclare tout de suite la conscience d’un hiatus entre sa version latine et savante et, d’autre côté, le texte vulgaire et pratique il traduisait : la datation de la lettre marchande est relatée dans le récit selon le système latin (a mercatoribus florentinis apud Sobiliam, Hispanie Ulterioris civitatem, morantibus, Florentiam lictere allate sunt ibidem clause xvii Kal. decembris anno iam dicto) tandis qu’à la ligne suivante la date de départ de l’expédition est reportée selon le système moderne, l’unique employé par les marchands, donc originale (Aiunt quidem primo de mense iulii huius anni iam dicti). C’est hors de doute que l’interêt de Boccaccio était inspiré par les rérférences savantes aux anciennesInsulae Fortunatae et aussi par le suggestions de Petrarque : voir à ce propos Pastore Stocchi 1959 et Padoan 1964 , pp. 266 et 272-276. Pour leur part, les marchands prècisent que tous les navires sont arrivés, déclarent les partecipations aux frais de l’entreprise et expriment des estimations à propos de la convenance des rapports commerciales avec les prétendues Insulae Fortunatae ; à son tour, Nicoloso informe de la disponibilité d’amarrages, de la presence d’eau (fundum ancoris aptum etsi modicum portuose sint, fertiles tamen aquarum omnes), de l’aspect des îles. La distinction entre les observations des merchands et celles de Nicoloso n’est pas moins déclarée d’une façon explicite par formules verbales au commencement de son reportage (Niccolosus de Reccho ianuensis, alter ex ducibus navium illarum, rogatus aiebat a Sibilia civitate usque ad predictas insulas milia passuum fere nongenta, a loco vero cui hodie nomen est Caput Sancti Vincenti longe minus a continenti distare) aussi bien qu’à la fin (Ceterum et multas alias res invenere, quas hic Niccolosus noluit recitare). C’est donc à la voix de Nicoloso qu’on doit référer la narration des événements, la description des ports et également la similitude de la fumée d’un volcan avec les voiles d’un navire, la même que Benincasa utilise trois fois pour des écueils ou falaises assez imposantes (VII.98, VII.127, VII.470). Il est donc possible de reconnaître, enchâssé dans la prose (peut-être) de Boccace comme un message dans la bouteille, une des plus anciennes descriptions des découvertes géographiques – mais aussi une sincère description des terres à la manière des marins, c’est-à-dire un ancêtre du genre heureux descontes de voyages et des découvertes qui ont fait la fortune de beaucoup d’éditeurs depuis le XVIe siècle. Une sensibilité particulière nous est révélé par un détail, voir pour le soin de donner notice – juste comme il le fait Benincasa – des sources d’eau douce aussi bien que des rivages.

En effet une originale disposition à la représentation visuelle des points remarqubles – on l’a déjà vu – est évidente dans notre portulan même à travers la mediation du manuscrit 232 d’Ancône, ses décorations livresques, son harmonie humanistique ; de la même façon à travers l’intervention latine de l’humaniste Boccace on peut reconnaître dans la Canaria un ‘paradigme portulan’, c’est-à-dire l’inclination à dépeindre (ou à percevoir) la nature selon des schémas professionnels. Il y a pourtant un élément qui nous rappelle la provenance ‘pratique’ de ce texte et les différences entre les ‘techniciens’ et les ‘humanistes’ pour ce qui concerne les styles de communication : en effet entre les indications de Niccoloso et par conséquent dans toute la lettre latinisée par Boccace on trouvera bien la distance des îles de la terre ferme, mais non la route pour y aller. On a déjà fait référence au secret professionnel, qui établit une opposition radicale entre les savoirs humanistiques, qui se référent idéalement à un public universel avec toute la confiance dans les instruments linguistiques de la communication savante, et les savoirs ‘pratiques’ qui doivent confier la connaissance d’une nature phénoménale et variable par le moyen d’une langue approximative et dépourvue d’une grammatique. Le secret à propos des découvertes, des progrès et des innovations techniques, était sans doute un principe répandu dans le milieu social des artisans et des marchands, ce qui explique la rareté de la documentation qui est arrivée jusqu’à nos temps ; il est très rare en effet de trouver des manuscrits qui concernent les activités artisanes, artistiques ou marchandes qui ne pouvaient se référer aux textes latins exemplaires des artes universitaires. Une opposition entre les buts et les informations pratiques des géographes et, d’autre part, la nature intellectuelle de leur travail était évidente depuis la publication du traité de Prolemée en 1405. Les deux éléments sont présents dans la définition même de Ptolémée, geographia imitatio est picturae totius partis terrae cognitae : si imitatio et pictura faisaient allusion à une activité tout à fait pratique, l’effort intellectuel de représenter d’une façon efficace l’espace exigeait toutes les ressources d’une culture non seulement savante, mais plus exactement humanistique ; sans dire que la langue et le milieu intellectuel où ce texte ancien et nouveau avait trouvé diffusion avaient accentué cette opposition au sein de l’activité du géographe et surtout du cartographe. L’opposition entre les deux perspectives, celle des techniciens et celle des savants, était bien vive encore un siècle et demi après la diffusion du Ptolemée : ne ullum sit literatis cum expertis commercium proposait Fernán Pérez de Oliva, un philosophe de Salamanca qui représente une attitude bien diffusée aux siècles XVe et XVI. Pérez de Oliva 1985, cité par Olivari 2002, pp. 153-172. Il n’est donc surprénant les textes des techniciens de la navigation (les experti dont Pérez et beaucuop d’autres méprisaient l’expérience) ne connaissaient une diffusion différente que celle des peintres, des ingénieurs, des achitectes. On trouve bien sûr des documents plus ou moins directes de l’activité des techniciens qui ont par but la transmission du savoir pratique qu’on apprenait le plus souvent par le séjour auprès d’un maître : pour les artes figuratives on peut faire l’exemple du manuel de Cennino Cennini, des notes de Lorenzo Ghiberti ou bien du manuel de peinture de Léonarde de Vinci. Cependant il s’agit toujours de textes qui ne ne sont pas conçus pour la diffusion, sinon pour la transmission du savoir pratique à l’intérieur de la bottega, et en effet ces mémorandums liés à l’activité et à la personnalité d’un maître n’ont point eu une véritable conclusion ni une véritable tradition. Les témoins dont nous disposons sont des unica, ou, comme il s’est passé pour notre Portulario, des transcriptions humanistiques (et donc ordonnées en forme de livre, autant que possible) des manuscrits possédés par des héritiers ou des disciples : c’est le cas du manuscrit Ottob. Lat. 2974 qui a préservé le texte de la première édition de Cennino (1821) ou le Riccardiano 2190### Bibl. Laur. LXXVIII, 23 de Cennini et de l’Urbinate Lat. écrit par Francesco Melzi trente ans après la mort de Léonarde à Amboise.

Ces considérations à propos du rapport entre le métier nautique et la structure des portulans nous permettent quelque conclusion sur le point d’où on avait commencé, c’est-à-dire le rapport entre les portulans et les cartes marines au quinzième siècle. On a vu que les patrons et les marins les plus experts pouvaient proposer beaucoup d’informations sur la base de ses connaissances pratiques et de ses expériences. Par conséquent, il est normal que les nécessités pratiques de la navigation méditerranéenne et, en détail, les expériences de l’auteur aient des implications directes sur le texte du portulan (ou, à rigueur, du portulan dans sa phase ‘active’, quand il est rédigé ou actualisé), comportant par exemple l’inclusion ou l’exclusion d’un port. À ce sujet, il faut toutefois rappeler que la disposition de l’écrivain d’un portulan n’est celle d’un géographe ni celle d’un cartographe. Le rédacteur d’un texte pratique a, par rapport à un géographe, une approche très différent : il peut sélectionner, entre les réalité phénomenales du monde, les données qu’il croit utiles à la navigation (et, en premier lieu, à sa navigation et à celle de son entreprise familiale), tout autre information omise ; son ouvrage se propose comme un outil par nécessité perfectible et restreint entre les limites de son expérience. Au contraire le géographe au Moyen Âge est surtout un savant qui s’occupe de disposer un savoir traditionnel selon des coordonnées géographiques : les compilations de Giovanni Boccace, Domenico Silvestri et de Cristofano Buondelmonti (et en général la tradition desisolari), Donattini 2000, pp. 171-192, Falchetta 2001, Tolias 2007. À propos de la centralité de Rome et de Florence dans ce domain voir Almagià 1929, Falchetta 1993, Bouloux 2012. consacrées à une culture littéraire, sont les exemples les plus connus. D’autre part, le cartographe doit fréquenter marchands et voyageurs pour profession et ils représentent la plupart de sa clientèle, selon la vaste documentation sur les commettants des cartes marines rassemblées par Ramon Pujades ; cependant il faut rappeler que nous n’est parvenue aucune carte avec des signes d’usage à la mer, et qu’au contraire les cartes conservées, ornées avec des décorations précieuses ou dessinées en grandes dimensions, sont pour la plupart inaptes à l’usage pratique. Pujades 2007, pp. 84-125, Carlton 2012. Selon Stopani 2013, p. 209, « il connubio di usi pratici, propagandistici ed estetici della carta è ben illustrato dalla pratica sempre più diffusa di arricchire ed adornare gli edifici pubblici e privati. Fin dalla prima età moderna, carte dipinte e stampate di varia scala sono esposte nelle camere di udienza di monarchi e autorità civiche, di eruditi e ricchi mercanti ». Il est pourtant vraisemblable que la qualité des cartes survécues ne représente pas les valeurs moyens de production, et que beaucoup de cartes abîmées ou endommagées par l’usage (et surtout les moins précieuses) soient perdues, juste comme il se passe pour les manuscrits. Surtout, les données sur les ateliers de production des cartes démontrent que les cartographes sont à cette époque les disciples d’écoles familiales ; le procès de production des cartes est, pour la plupart, un procès de reproduction des modèles traditionnels de l’atelier et les innovations les plus remarquables concernent les dimensions des feuillets et l’évolution de la carte marine en atlas nautique, donc l’échelle des cartes plutôt que la série des toponymes. En effet dans les listes des toponymes dans les cartes marines on ne relève que des rares innovations, qui sont plus rares encore dans les endroits les plus fréquentés par le commerce international, voir dans la Méditerranéenne centrale. L’histoire de l’espace méditerranéen et de ses représentations se déroule par des innovations radicales suivies par des longues périodes de continuité ; et l’on peut remarquer cette continuité d’après les cartes marines que d’après les portulans, qui étaient plus ouverts à l’innovation (mais aussi à l’erreur) individuelle et singulière au moment de la copie.

Dans ce cadre les expériences de Grazioso Benincasa en qualité de rédacteur du portulan et son activité de cartographe s’opposent d’une façon très nette : elles se référent à des époques éloignées de sa vie et impliquent des parcours professionnels différents. Toutes ses cartes représentent la Méditerranée et les côtes atlantiques, tandis que le portulan est borné à l’Adriatique et aux bassins orientaux, ce qui révèle un remarquable virement professionnel et, avec toute vraisemblance, un apprentissage tardif auprès d’un cartographe expert. L’expérience de Benincasa est, par ce rapport, vraiment exceptionnelle : les deux techniques de description maritime, celle par description verbale et celle par représentation cartographique étaient antagoniques et elles ne seront intégrées dans un portulan illustré qu’en 1584, quand les perspectives du trafic maritime international étaient complètement changées. En effet le plus ancien portulan illustré par cartes marines est De Spieghel der Zeevaerdt, publié par Lucas Janszoon Waghenaer entre 1583 et 1584. Les traductions française, anglaise et allemande ont été réalisées par le même auteur ; un ouvrage pareil a été publié en 1584 par Sir Anthony Ashley avec leMariners’ Mirrour successivement paru en français en 1588. Des cartes géographiques étaient comprises déjà dans le Portolano du vénitien Pietro Coppo, paru en 1528 (Tucci 1991, p. 547). Donc l’exigence de coordonner les élements cartographiques et les descriptions verbales des ports (si l’on fait exception pour l’épisode du Liber de existencia riveriarum étudié par Gautier Dalché et la tradition savante des isolari) est tardive : plus tardive même que celle de reconnaître la silhouette du relief, et donc de la représenter. En effet le plus ancien portulan en français, le Grand routier & pilotage de Pierre Garcie, écrit en 1483 et publié en nombreuses éditions et traductions dès 1520, reproduisait non le plan du port, mais le croquis de son abri. En l’absence de tout instrument pour faire un point exact, on ne pouvait relever sa propre position qu’en reconnaissant le profil d’une montagne. Comme il l’observait Cotrugli, enFalchetta 2009a, pp. 184-185 (le texte est transcrit plus bas à la note 52). On a reproduit en face deux pages de la deuxième édition (Garcie 1521), et deux de la troisième (Garcie 1531). Le livre était également composé par un calendrier et par les dispositions legales de La Chaste d’Oleroun des juggementz de la mie. L’ouvrage précédent de Garcie, Le routier de la mer : jusques au fleuve de Jourdain, Poitiers, 1502, n’avait pas de gravures. Sur le developpement de cette technique, qui aboutit aux vues panoramiques des portulans de la fin du seizième siècle, voir Lang 1972, pp. 53-58 ; pour un example méditer­ranéen, Jacob Aertsz Colom, Colom de la Mer Mediterranée, Amsterdam, Jacques Colom, 1644.

Les procédés de Benincasa et le conséquent rapprochement aux textes pratiques mettent en évidence les différences qui opposent les portulans écrits et les cartes marines du Moyen Âge tardif et qui sont moins claires à la conscience moderne : si la perception immédiate et rationale de la cartographie peut apparaître préférable à nos yeux, il est néamoins probable que les marins du quinzième siècle pouvaient apprécier la flexibilité et la synthèse des instructions verbales ; ou, s’il y avait la possibilité d’employer une image, préféraient une esquisse de bas en haut d’un rocher remarquable à la représentation mathématisante d’une carte qui n’était guère de l’échelle plus propice. Comme il l’observait David Woodward en présentant une collection d’études à propos de la cartographie de la Renaissance,

written itineraries were much more common. ... Indeed verbal directions have continued to be popular to the present day, depending on the cognitive styles of users or the street layout and major structural features of cities. ... And the debate is still ongoing as to whether it is more useful in car navigation systems to have a moving map or spoken directions.

Donc Benincasa a eu le sort rare de traverser les deux métiers (ou les deux styles cognitifs) en laissant des produits sûrement originaux dans les deux champs. En effet il est possible de dépister la trace d’une petite innovation de notre auteur, qui relie les deux domaines, divergentes par la spécialisation professionnelle mais joints dans la pratique de la navigation. Voyons le cas du toponyme Chaxopoli : le nom de ce petit port à l’île de Courfou est absent dans la cartographie méditerranéenne (avec l’exception des cartes marines de Pietro Vesconte, 1327 et de Dulceti, 1339). Florence, Bibliothèque Medicea Laurenziana, ms. Mediceo Palatino 248; Paris, BNF, Rés. Ge. B696.  Celle qui « était jadis une ville, maintenant est détruite », selon un pèlerin qui y séjourna en 1431 Pirillo 1991, p. 125: « A dì nove [luglio], a hore due di notte, partimo da Corfù et a dì 10 fu<m>mo a Sancta Maria in Chasopoli, vinti miglia di longha a Corfù: soleva essere una città, hora è ghuasta, èvi una bella chiesa di greci ». L’église de Sainte-Marie est citée aussi par d’autres pèlerins, Nicola de Martoni en 1394, Ogier VIII seigneur d’Anglure en 1395, Niccolò maquis d’Este en 1413 : voir pour le premier (« alias futi ibi magna civitase fuit deshabitata, ut dicitur, propter multitudinem serpentium ») Le Grand 1895, p. 666, Piccirillo 2003, Piccirillo 2008, pour le dernier Brandoli 2007, § 99 (« uno castello chiamato Casopoli, molto bello ma disabitato per uno serpente il quale habitava lì e avelenava tucto il paexe »), pour le deuxième Bonnardot et Lorgnon 1878 et Browne 1975, pp. 18 et 92, qui proposent l’identification de la ville avec l’île de Sazan (ici Sazena ou Saxena) : identification démentie par Ducellier 1977, pp. 22-23 (qui observe que les Anconitains « semblent avoir particulièrement affectionné l’itinéraire Ancône-Durazzo-Sazan pour se rendre en Grèce ») et par Benincasa, qui cite les deux localités. Sainte-Marie de Casopoli est citée aussi (avec Sazena) dans la litanie propitiatoire des voyages à la mer publiée par Ive 1910, p. 320 : un vrai portulan des sanctuaires près de la mer. Autres références à ce port dans les récits de pèlerinage publiés par Momigliano Lepschy 1966, p. 59 (« una terra grande, ma destructa, chiamata Casoppo, la quale se dicie esser desfacta da uno dracone, dove è una chiesia de Sancta Maria, habitata per calogeri greci, in devotione a marinari »), Saletti 2009, pp. 16-17 (« Caxopoli, el quale è in l’isola de Corphù »), Cornagliotti 2002, pp. 322-323 (qui reporte un épisode prodigieux à propos des serpents), Calamai 2003, p. 85. , est insérée dans le portulan de Benincasa, à la première moitié du siècle XV (et plus tard dans le portulan Rizo en 1490). Benincasa a vraisemblablement visité Chaxopoli à la même époque, mais il a rappelé de l’insérer dans son portulan aussi bien que dans ses cartes marines trente années plus tard, peut-être pour dévotion vers le sanctuaire de Sacte-Marie. Pour les implications géographiques des pélerinages voirBacci 2004, en particulier pp. 235-236.

(Pour mesurer l’attitude différente des cartes et des portulans on peut remarquer que le nom de Nicharea ou Ikaria, une des îles ioniennes les plus grandes, est présent dans le cartes maritimes du quinzième siècle, mais par contre n’est cité dans le portulan Benincasa qu’en référence à son cap vers l’est, au nom Drepanon, qui forme avec l’île de Samos un étroit significatif pour la route de Rhodes vers Constantinople : Benincasa ne prend pas en considération Nicharea dans le portulan comme il le faisait en cartographe, parce que l’île ne présente des ports naturels ni des abris remarquables).

La destinée du toponyme Chaxopoli démontre ce qu’on a déjà envisagé à propos des erreurs et des inconséquences du portulan Benincasa : l’expérience individuelle est la matière de ce document plus que des autres documents pareils. Comme il s’est passé, toutes proportions gardées, pour les carnets de Cennini ou de Léonarde, la transcription en clair dans le manuscrit 232 nous a préservé un document qui ne montre aucun indice de dépendance textuelle d’autres portulans et qui devait être, en origine, très semblable à un calepin de marin. Le texte qui est aujourd’hui le portulan Benincasa était vraisemblablement proche aux raxon de marineri, aux paperasses mal reliées qui étaient les antécédants aussi du Zibaldone da Canal ou du livre de Michele da Rodi. La transcription au manuscrit anconitain et l’arrangement en forme de livre, avec les initiales décorées et les titres rouges, marque un projet différent et plus proche à une idée moderne du livre, aussi du livre pratique. L’espoir de se rendre utile à ses fils ou à ses disciples, l’esprit esthétique et la sensibilité pratique du futur cartographe, enfin l’orgueil d’une ville qui avait lié sa destinée à la mer nous ont préservé le point de vue original d’un marin expert du quinzième siècle.

Techniques et savoirs

S’il est certain que le portulan de Benincasa donne un aperçu convenable de l’espace maritime le plus fréquenté par les marchands anconitains, son appréciation du point de vue économique ne fait pas l’objet de ce livre. Il suffira donc de remarquer le rapport évident avec les lignes directrices fondamentales du commerce anconitain ; d’autre côté on doit rélever que, compte tenu de la lacune du dernier fascicule du portulan, le panorama des routes commerciales égéennes et pontiques n’est pas complet : pour le premier secteur, l’inventaire des abris des Cyclades et du Dodécanèse est presque complet (selon les critères fonctionnels qu’on a illustrés), mais l’entier littoral oriental de la Grèce, aussi bien que les Sporades, échappent aux descriptions ; en termes des routes maritimes, Benincasa (par confrontation avec le plus méthodique Compasso de navegare, 29r.20) a négligé la estarea de ver terra ferma ver Costantinopoli, c’est-à-dire la route côtière qui de cap Maleas passe par les golfes Argien et Saronique avant de parcourir le chenal d’Égine (la Negroponte vénitienne, d’où le nom de scala de Negrepo selon le Compasso, 41v.19) et le golfe Chalcidique vers Constantinopole ; au contraire, le parcours de Benincasa suive plutôt la scala de Romania et l’altra scala de Romania (selon le Compasso, 37v.19 et 42r.20), c’est-à-dire la longue voie de l’Archipel de cap Maleas vers Milos, Astipalaia et Rhodes (avec une remarquable attention à une route méridionale, comme on l’a vu à propos de l’île de Piana et des ports de Candie) ; et de Rhodes vers le nord à Chios, Lesbos vers les Dardanelles. Le choix de Benincasa pour la route de Rhodes à préférence de celle du Negroponte peut donc être expliquée par nombreuses réprésailles prises par Venise en 1428-1431 contre les marchands anconitains, accusés d’éluder les limitations commerciales et de vendre armes aux Turcs.

Pour ce qui concerne le secteur pontique, il est évident que Benincasa se borne à la route directe vers la Crimée et à la difficile entrée au chenal de la Tana (aujourd’hui Azov en Russie), colonie vénitienne et génois ad littus Tenis fluvii et traditionnel point d’abordage des marchands occidentaux ad confinia mundi et in faucibus inimicorum nostrorum, les Turcs Le citations duDiplomatarium, pp. 261-262 et de Archivio di Stato di Venezia, Senato Misti, LIX f. 158 (160)r, sont empruntées à Karpov 2000, pp. 257-272, pp. 263 et 257. Elles se référent respectivement au 1319 (date de l’établissement vénitien à la Tana) et au 1436. . Toute autre destination est négligée (sans doute pour manque d’expérience directe de l’auteur), avec l’exception d’un rapide détour vers le cap Ghiro. La grande colonie génoise de Caffa n’est pas citée.

On a déjà examiné quelques techniques de navigation e d’amarrage illustrées dans notre portulan ; Benincasa suggère de préférence des ports constituée par une anse abritée par quelques îlots afin de garantir la sortie en cas de plusieurs vents, et un mouillage avec amarre au quai et ancre selon la direction du vent dominant (il ne fait jamais allusion à vents de travers). L’amarre est toujours portée à la terre ou au quai, évidemment au moyen d’une chaloupe; seulement à propos du mouillage àPorto delle Quallie (VIII.12) Benincasa décrit un ancrage sur son erre (Quando tu èi al deritto \ de questa grotta, sorgi le tuo anchore e llassiate \ rodar(e) inver la valle). La consistance du fond au mouillage est parfois déclarée (aspareto ‘roche’ II.116, alega ‘algue’ II.94, fango ‘vase’ II.94, sabione ‘sable’ IX.46), souvent avec une valuation à propos de la tenue à l’ancrage (buon tenedore II.94, II.103, VII.83, ecc.) ; le fond de vase est favori (alega e buono fondo chon fango VII.299, è buo|no \ tenedore a l'anchora ed è fango a mmezo friero VII.403, è ffangho e buono tenedore IX.34). Le relèvement bathymétrique joue un rôle important pour l’atterrissage (voir par exemple X.29 P(er) tutto questo chanale de la Tana, andando p(er) el ma|gior(e) \ fondo, el menor(e) fondo ch(e) truovi fino a Porto \ Pizano sì è piè xiiij d'aqqua) et également pour la détermination de la route (Nella via del grecho chon questa ponta el ci è fondo \ de passe xv e vai largo da la ponta, q(ue)sto fondo, doi prodesy VII.38) selon la tradition nautique ancienne et celle des mers du nord Lane 1983, p. 233-234. .

Benincasa fait référence à des notions et techniques de navigation qu’on peut considérer normales à son époque, à savoir la rose des vents à 32 directions cardinales, les mesures de longueur et de profondité, les alignements, les segnali, enfin la méthode dit marteloio pour estimer les corrections de la route directe à appliquer en conséquence des bords ou d’obstacles (il serait pourtant facile de suggèrer d’autres façons d’employer cet outil).

L’usage courant au quinzième siècle et commun à presque tous les portulans prévoit une rose des vents à 32 directions, qui est constituée par les quatres points cardinaux (tramontana, levante, mezzogiorno, ponente), quatre directions intermédiaires (greco, scirocco, garbino, maestro), huit demi-directions (Tra tramontana e greco, Tra levante e greco, etc.), seize quarte di vento (Quarta di tramontana verso greco, Quarta di greco verso tramontana, etc.), ces dernières définissant un arc de 11°15’. Ce système permet des références exactes aux limites des boussoles employées à cette époque Voir en généralKretschmer 1909, pp. 186-187, Gautier Dalché 1995. Il y a aussi des portolan (par exemple celui du ms. XI.87 de la Bibliothèque Marciana ou le Liber insularum de Buondelmonti) qui utilisent des systèmes moins articulés pour archaïsme ou pour suggéstion des textes classiques.  ; la terminologie employée par Benincasa est exposée dans le tableau suivant avec les équivalents modernes. Les indications du portolan sont généralement exactes, compte tenu des erreurs provoqués par la déclination et la variation magnetique, phénomènes inconnus à l’epoque qui peuvent déterminer des differences de 8° entre le nord magnetique actuel et celui du XVème siècle (pour un resumé de la question voirKelley 1995, pp.4-10, Pujades 2007, pp. 501-511, Astengo 2007, pp. 194-199). On a correct des erreurs évidentes ; d’autres fautes on été corrigées par le copiste.

Tramontananord
Quarta di tramontana verso greco11°
Tra tramontana e greco23°nord-nord-est
Quarta di greco verso tramontana34°
Greco45°nord-est
Quarta di greco verso levante56°
Tra levante e greco68°est-nord-est
Quarta di levante verso greco79°
Levante90°est
Quarta di levante verso scirocco101°
Tra levante e scirocco113°est-sud-est
Quarta di scirocco verso levante124°
Scirocco135°sud-est
Quarta di scirocco verso mezzogiorno146°
Tra scirocco e mezzogiorno158°sud-sud-est
Quarta di mezzogiorno verso scirocco169°
Mezzogiorno180°sud
Quarta di mezzogiorno verso garbino191°
Tra mezzogiorno e garbino203°sud-sud-ouest
Quarta di garbino verso mezzogiorno214°
Garbino 225°sud-ouest
Quarta di garbino verso ponente236°
Tra ponente e garbino 248°ouest-sud-ouest
Quarta di ponente verso garbino259°
Ponente 270°ouest
Quarta di ponente verso maestro281°
Tra ponente e maestro293°ouest-nord-ouest
Quarta di maestro verso ponente304°
Maestro 315°nord-ouest
Quarta di maestro verso tramontana326°
Tra tramontana e maestro338°nord-nord-ouest
Quarta di tramontana verso maestro349°

Une direction relative (c’est-à-dire la direction d’un port par référence à un autre) est souvent introduite par Benincasa avec le syntagme se guarda : il emploie cependant deux formules différentes : parfois il précise tout simplement la direction (Guardase q(ue)sto porto chol Chavo de San Pelegrino quarta \ de sirocho ver lo levante IV.95) mais souvent il cite deux directions, l’une opposée de l’autre (Guardase el chavo da ponente cholla Pelagosa \ grecho et garbino VIII.123). Il n’y a pas de différence de signification entre les deux formules ; toutefois on a préféré préserver cette duplicité en traduisant ‘x correspond à y par z’ dans le premier cas et ‘x correspond avec y comme z et w’. Le syntagme est utilisé souvent dans les portolans, par exampleBonfiglio Dosio 1987, p. 147: « Monte San Zorzi con Charisto se varda quarta de tramontana ver griego mia 70. Charisto con San Zorzi griego e levante. Son mia 60. Monte San Zorzi con Toson per staria se guarda griego e tramontana mia 40 » ; Michele da Rodi, c. 120r : « Chavo S(an) Vizenzo e S(anta) Maria de Rabota di Sostoval se vard(a) o(stro) t(ramontana), lege 20 » (transcription du portolan fatto per Zuan Pires, pedotta del mar di Fiandria). Comme il se passe souvent dans les textes technique, le syntagme a une forte ténacité translinguistique ; il est employé par example dans les portulans grecs (qui remontent pourtant à des textes italiens des siècles XVe et XVIe) : …Agoústa mè tÈn Mélita 2blépetai e4V tÈn kárta toû lebánth 4bèr grégo∙ ênai míllia l› (Delatte 1947, p. 199). Il donne lieu souvent à des erreurs (par example ici à VIII.183). Voir Debanne 2011, glossaire, Bocchi 2011, pp. 271-272

Les distances à la mer sont mesurées en milles, selon la coutume normale dans l’espace méditerranéen, tandis qu’en occasion des navigations atlantiques on emploiait les lieues (c’est pourquoi les sections de portulan de Michele da Rodi (Michele di Rodi) et de Piero de Versi (Conterio 1991) n’employent les lieues que pour les distances atlantiques). Le mille est long environ 1,4km, c’est-à-dire la longeur du mille italien (1.425m) et un peu moins du mille nautique moderne. Nordenskiöld 1897, p. 23. Cette mesure reste invariée dans tout le portulan selon nôtres calculs ; toutefois les distances résultent souvent approchées. Pour les distances inférieures au mille on utilise la balestrata ou le prodese : la première (à la lettre : un trait d’arbalète) résulte environ 450m Seulement à VII.365 on préfère employer la formeun trare de balestra, à VII.366 p(er) trare de uno balestro, à VII.213 doi tratti de balestro. Pour ce qui concerne son longeur, la distance estre les écueils (aujourd’hui Bratin et Vlašnik) devant l’embouchure du port de Saint Pierre à l’île de Lausta, qui selon Benincasa sont éloignés entr’eux una balestrata (II.118), est 480m. La longueur de l’écueil grande de Malonto (aujourd’hui Školj), qui selon Benincasa est una balestrata (IV.87), s’avère 470m selon la direction indiqué (sirocho et maestro). L’écueil (aujourd’hui Smokvica Veli) qui stai traverso enanti a lo porto du Ficho (Rogoznica) est longo doi balestrate : il mesure 780m. Selon Benincasa l’anse de li Charchi (VII.29) vai nella via del ponente una balestrata et per simele è tanto larga: la largueur de l’embouchure est 490m, son profondité a partir de la pointe méridionale 425m. Benincasa utilise jusqu’à trois balestrate (IV.10, VII.15, VII.32, VII.268, VII.285, VII.297, VII.308, VII.315) ; seulement à VII.144 il dit da tre balestrate e fino in quatro.  ; le deuxième (à la lettre : une encablure ou la longueur d’une amarre) désigne une longueur de 190m. Par exemple le haut-fond devant Raguse la vieille est éloignée de la pointe sud du port deux encâblures selon Benincasa (II.166), 440m selon les modernes cartes marines. La distance entre l’île de Tenedos et l’îlot Taş Adasi est unprodese selon Benincasa (IX.6), 190m dans les cartes modernes. À IX.42 on fait référence à la distance entre le château de Guqeíon et le sommet de la montagne comme un tratto d(e) bumbarba (il s’agit de 1050m environ). La référence se trouve dans la note datée 24 février 1435 ; à la même place on trouve l’unique allusion aux rapports avec les habitataurs :Guardate da quelli \ villani ch(e) so(n)no cat­tivi, massim(e) dipuò vesp(er)o, quando à(n)no bevuto (IX.47). Il faut observer que toutes les mesures inférieures au mille sont prises à vue de nez puisqu’il n’y avait à l’époque des instruments pour mesurer des distances maritimes à cette échelle.

Les mesures de profondeur sont formulées en pieds et pas ; comme il n’est pas facile de vérifier les données de Benincasa en l’absence d’un système de référence topographique exacte, on n’a pas tenté ici une confrontation avec la situation moderne. On peut observer que quatre pas de fond semblent être suffisants pour le passage d’un navire selon II.65.

Benincasa applique diverses techniques de localisation et orientation. À VII.217-218 (comme en quelques autres occasions) l’alignement de la pointe vers l’est de l’île Levreo (Gyali) avec son extrémité sud sert à identifier la position d’un haut-fond au sud de l’île.

Le plus exact des alignements est defini, aujourd’hui comme jadis, par deux clochers, par exemple ceux de San Marco et San Nicolò de Lido à Venise (II.1, II.5, II.8) On a signalé les deux points par deux petites croix. Il est peut-être inutil de souligner les implications simboliques de la référence à l’église de San Nicolò: l’église, placée à l’embouchure du port de Lido, était le theatre dusposalizio del mare, son monastère hôtait les dépouilles de Saint Nicolas, patron des navigateurs. Le corps du saint avait été dérobé de Myra, en Asie Mineure, par des marins vénitiens en 1099-1100 en concurrance avec Bari et Génes, à la recherche – on a observé – d’un « monopolio della protezione divina sui mari » (Pertusi 1978, pp. 48-56 ; Tramontin 1973, pp. 805-806). Le miroir d’eau devant le port de Lido était la place de stationnement de tous les navires qui allaient à Venise, où il était defendu d’entrer sans un pilote ; à ce propos voir Bonfiglio Dosio 1987, pp. 95-96, et Hocquet 1999, p. 200. . D’une façon générale les alignements sont employés par Benincasa surtout à l’entrée des ports : à Lebrosi (II.54), à l’Incoronata (III.20), à Durrace (IV.12, IV.22), à Barletta (IV.147), à Ancône (VI.14, VI.19), à Psara (VII.104), à Chios (VII.305), à Famagoste (VII.444). Pour Follia Nuova on observe qu’un cap jusque là évident, Rompipatti, est caché à l’entrée au port (A voler(e) saver(e) li segniali del suo \ porto, venendo di fuori, vedrai el chavo de Ro(n)pi|patti \ esmozar(e) VII.229). Benincasa suggère parfois la technique du double alignement, qui est utile pour déterminer la position exacte d’un point (par exemple le mouillage dans l’anse suspecte de Durrace, IV.16-18). Selon Cotrugli « navigando per lo pelago, et scoprendo alecuno loco de terra, mestieri è che lo marinaro overo lo piloto habia bono occhio et cognosca lo loco, la qual cosa è potissima parte quale lo marinaro deve havere in sé. Et allora volendo sapere quante miglia si’ da longe da terra et ponere lo punto proprio dove te trovi nela carta, allora avisarai per la bussola dui lochi in terra, per qual vento sta ogniuno d’essi, et, per quello vento sta, metti li dui compassi, et in quello loco dove se ionge l’altri dui punte delo compasso, et correndo con le altre dui per li venti directi ad quelle parti, in quello loco et in quello proprio puncto sete. Et mettendoce uno punto de cera nela carta de navigare, et de quindi potrai mensurare fino in terra, et saperai la distantia dele miglia » (Falchetta 2009a, pp. 184-185 ; on a modifié le pointillage). Il est remarquable que la carte marine ne soit employée ici qu’en appui de la connaissance (ou, comme il aurait dit Benincasa, de la chonossienza) du marin. L’expression verbale de l’alignement est (mettere) per me’ ; elle a été parfois employée par Benincasa dans la signification ‘par le travers’, mais dans ces cas il se réfère naturellement à un seul amer : Stando per me’ la pignieta V.1.

Benincasa (et d’autres portulans) appelle segnali ou parfois segni les éléments qui identifient un port, et en particulier les alignements qui définissent son embouchure. On peut donc lassare ces segniali (VI.15, VII.192) soit, par métonymie, laisser cette position. L’opération d’alignement, c’est-à-dire le déplacement du navire vers une position et une direction déterminée, est dit dans le portulan Benincasa mettere : on peut donc spécifier un alignement (Metti questa <ponta> \ montagniola <p(er)> co la ponta che è de quà da le sali­ne \ e la ponta del porto per me’ uno scarmenato ched è a la spi|agia VII.359) ou une direction absolue (mettere la proda intre grecho e llevante VII.389) ou avec relation à un objet remarquable (mette(n)do \ uno pezo de muro che ci è, guasto, p(er) garbino VIII.41). Naturellement il arrive aussi le contraire : Quando te stai la ponta da pone(n)te \ de Livarda entre grecho e llevante, metti la proda \ al grecho VIII.45.

Le merteloio est une technique pour la navigation à l’estime, que Benincasa décrive rapidement au commencement de son portulan (I.7-27) La bibliographie concernante lemarteloio est abondante et assez redondante. On peut citer ici Nordenskiöld 1897, pp. 51-54 ; Taylor 1971, p. 117-121 ; Masiero 1984; Campbell 1986, pp. 441-443 ; Tucci 1991, pp. 542-543.  ; elle utilise la boussole (à 32 directions ou vents), la mesure de la distance parcourue et le tableau trigonométrique qu’on appelle toleta de marteloio. Elle répond à la question : si l’on veut aller vers levante (est) mais les conditons de la mer ou la présence d’obstacles nous permettent d’aller vers sirocco (sud-est, c’est-à-dire 4 quarte vers le sud) pour 100 milles, quelle est la distance jusqu’à la route prévue (allargo) ? combien de milles on a progressé dans la direction désirée (avanzo) ? combien de milles doit-on naviguer vers la direction opportune pour retourner à la route prévue (ritorno) ?

La solution est facilitée par la toleta de marteloio, que le marin doit apprendre par coeur ; elle présente les résultats pour chaque quarta et pour une distance de 100 milles. Le marin peut ensuite rapporter la valeur obtenue à la distance parcourue par une proportion (regola del tre) : par exemple si l’on est allé 200 milles vers le sud-est (AE dans le croquis ci-dessous), il sera facile de rapporter le resultat (100 milles AC à 4 quarte = 71 milles) selon la proportion 100 :71=200 :x. On comprend donc pourquoi des exercices de mathématique pratique sont associés aux instructions de navigation dans plusieurs textes nautiques. Par ce moyen un marin exercé pouvait estimer la route à suivre (inprend(er)e la ragione a mente I.15) et calculer la distance utile XZ (avanzar de retorno, non reporté dans la toleta de Benincasa) qu’on gagne pendant le retorno. Dans son atlas du 1436, le cartographe Andrea Bianco explique l’emploi d’un outil, nommétoleta de marteloio, qui représentait en forme graphique les mêmes données. Cette référance, quoique isolée, est assez suggestive : en premier lieu, elle demontre que la difficulté d’emploi du marteloio était le calcul numérique (Campbell 1987, pp. 442-443 observe que « equipped [...] with both the toleta and its graphic solution, any pilot should be able to ‘resolve a traverse’ ; [...] but the Toleta’s effectiveness depended on a correct appreciation of the initial position and an accurate estimate of the course sailed. Once again, the essential element was the navigator’s skill ») ; ensuite, elle suggère que les nombres du tableau pouvaient être trouvés par le moyen d’un système graphique, comme il le croyait déja Nordenskiöld 1897, p. 53 (« The supposition that the numbers on the toleta de marteloio were reckoned according to the pytagorean proposition, can not however be correct. It is more probable that the table was arranged on a graphic system »).

Une notice de la règle du marteloio a été donné par l’astronome Giuseppe Toaldo dans les « Saggi di studi veneti » du 1782. Le professeur de l’Université da Padoue rappelait qu’environ vingt ans plus tôt il avait vu auprès du doge Marco Foscarini un « manoscritto vecchio di marina, scritto nel dialetto vernacolo d’allora, contenente un lungo Portulano con molte altre cose relative alla Nautica. Tra l’altre v’è una regola, che il libro chiama Rason del Marteloio, o sia regola di navigar a mente »; il réport également le texte de la regola, le tableau des chiffres rélatives au marteloio et quatre exemples. Le manuscrit du doge Foscarini, aujourd’hui perdu, contenait le texte des instructions nautiques rédigées par Andrea Mocenigo, et donc était certainement postérieur à l’année 1428 ; il était vraisemblablement simile par son contenu à trois manuscrits qui contiennent tant le marteloio que les instructions Mocenigo, c’est-à-dire l’ Arte Veneziana del Navigare (1443-1445), le Liber de Michele da Rodi (1434) et les Raxion de marineri écrites par le même Michele (1444). On trouve des descriptions et problèmes relatifs au marteloio dans le Libro de Zorzi dit Trombetta de Modone, dans les Ragioni antique spettanti dall'arte del mare et fabriche de vasselli, dans l’Atlas Cornaro (1489) et dans le portulan anonyme à Vienne, aussi bien que dans notre portulan.

NomInstitutionCoteDateEditions
Codice Foscarinideperdupost 1428Toaldo 1782
Arte Veneziana del NavigarePadoue, Bibliothèque du Mu­sée MunicipalMs. C. M. 171433-1435Conterio 1992
Liber de Michele da Rodicollection privée1434Michele da Rodi
Atlante de Andrea BiancoVenise, Bibliothè­que Na­tio­na­le MarcianaMs. It. Z, 76 (=4783)1436Falchetta 1993
Raxion de marineriVenise, Bibliothè­que Na­tio­na­le MarcianaMs. It. IV. 170 (=5379)1444Conterio 1991
Libro de Zorzi de ModoneLondres, Biblio­thè­que Bri­tan­­ni­queCotton Titus A. XXVI1444-1449Conterio 1992
Portulario BenincasaAncône, Bibliothèque Municipale Ms. 2321460 ca.ci-dessous
Ragioni antique spettanti dall’arte del mareGreenwich, Musée Na­tio­nal Ma­ritimeMs. NVT 191471-1495Bonfiglio Dosio 1987
Atlas Cornaro Londres, Bibliothèque Bri­tan­ni­queMs. Egerton 731489Masiero 1984
portulan anonymeVienne, Bibliothèque Na­tio­na­le AutrichienneMs. 3345*ci-dessous

Le texte du manuscrit de Vienne est l’unique qui, à mon savoir, n’est pas publié ; j’ai cru donc de copier ci-dessous les feuillets 37r-38r selon les critères que j’ai adoptés pour le portulan Benicasa et qu’on trouvera plus bas (en plus j’ai marqué les paragraphes) Le texte du manuscrit viennois a un fond sûrement et évidemment vénitien ; toutefois on y trouve des formes non-vénitiennes, introduites par un transcripteur de langue ibérique, vraisemblablement catalan, qui sont plus fréquentes dans les textes qui suivent lemarteloio. On transcrit ici par essais les lignes qui suivent immédiatement notre texte : [Q]ui siguen li<12> ponti de stelle in li quali fa fortuna de mar e de vento e de piova e per lo simile de grand bona(n)za e grand caldana e per questo te debia reguardar non per le cose segonde ma per le cose contrarie che ve posa noser siché volendo navigar sempre fate forte per homo contrario. On reviendra autrefois sur les caractères originaux du manuscrit. .

[Q]ua L’initiale n’a pas été exécutée. comença una rason chiamata Marteloio per navegar a mente como in la fin ponerò per segnale. Primo sì è alargar, 2a sì è avanzar, tercio sì è retorno e lo quarto sì è avanzo de retorno; e cadauna de queste àn fioli 8; e primo
Alargar 8 coè 20 28 55 71 83 92 98 100
>Avanço 8 coè 98 92 83 71 55 38 20
Ritorno 8 coè 51 26 18 14 12 11 10 !2 10
Avanzo de retorno coè 50 24 15 10 6 !2 4 2 !2 0
[E] L’initiale n’a pas été exécutée. per exempio de la dita regula ponamo che una terra te staga per levante milia 100, quanto vole andar intra levante e sciloco, che sono quarte 2, che è la altra quarta de tramo(n)tana al grego, che son quarte 7, che sere’ al largo del dito luogo? e questo sì è el modo sottoscripto per la rason sopra dita. Prend[i] Ms.prenda. el alargar che tu doma(n)di che tu vo’ el che remangna, che son quarte 7, che son (1*0 e poi zonzeremo @4 C’est-à-dire deuxquarte ; la même notation est utilisée plus bas. che tu à e 7 che tu domandi: seran 9. Adoncha che lo retorno de quarta 9 son 10 !3, moltiplicemo e disemo in questo modo (1*0 % !5 e moltiplicando e partida milia -— Poi volemo dir quanti milia seremo alargi dal dito luogo; e voiando far la dita rason, prendi el contrario de quelo que tu à’ fato e dirai che è el alargar de quarte 2: son #4*0; e lo retorno de q(uar)te 9, che son -1!0; e moltiplica #4*0 fia % !5; moltiplica e parti: in s(um)ma milia 38 e #5*0 e tanto seremo alargi del dito luogo, e per lo sime[l] Ms.sime. modo farai ongni altra rason simel. E per voler archizar, coè voltizar, savere tornar in crose vedera’ lo avanzo che averai fato e per lo simile el desavanzar como vedere’ in fine per simile et per singulo.
E per piou: la mia via sia per levante e non lo poso andar se non millia 100 per la quarta del saroco a l’ostro, quanti milia volrò andar a la quarta del greco al levante che io vengna a la mia crose? e quanto averòi avanzado? Questo è ’l modo: chi se alarga de quarta 5 son *1#0, e lo retorno de quarte 3 son 18; moltiplica *1#0 via ! *1, [37v] fan 1404 e questi parti per 10, seran milia 149 e tanti milia vorò caminar che sia a la crose. E chi te domandase che averemo avanzado, questo è el modo. Prendi el avanzo del retorno de quarta 3, che son 15, e l’alargar de quarte 5, che son *1#0; moltiplica e parti, seran 124 -1%0, e poi azonzi el avanzo de l’ alargar de quarta 5, che son 55; azonti fano milia 179 -1%0: tanto averai avanzado.

E per una altra rason: la mia via è per ponente e non la poso andar si non quarta de ponente al garbino milia 100. El vento va avanti e non intra ponente e ga[r]bin milia 100. El vento va ava(n)ti e no(n) intra ponente e garbin milia 100. El vento va avanti e no(n) a la quarta del garbino inver el ponente milia 100. El vento va avanti e no(n) per garbino millia 100. Adomanda quanti milia volio venir per maistro açò che vengna a la mia crose e questo è el modo.
E chi te domandase che averò per una altra rason: una terra ponga per ponente la sera e non dico quanti milia; la note vai per maistro milia 41 -1*0 e la mattina metta qual terra intra ponente e garbino: q(ua)nti milia son a largo modo che metta el terrin intra ponente e garbin, e quanti milia era alargo la sera quando me stava per ponente? Tu debia far per questo modo e dir che me alargo per#4 #1*0 e lo retorno de ^4 sono 11. Adoncha moltiplica, e 38 fia 11 fan 418, e parti per 10, seran milia 41 -1*0 tu averà’ caminado. E serastu a largo quando te sta’ intra po(nente) e ga(rbino), che serà el alargar de quatro quarte? Son &1!0; e lo retorno de ^4? Son 11, e moltiplica -1&0, fia 781, parti per 10, seran milia 78 -1!0: tanto serastu alargo.
E per saver quando quel che tu averai alargo la sera quando tu stava per ponente, torna per el contrario del tuo andar e va per sciloco. Quelo che te rema(n)gna per ponente, quello que tu serai intra pone(n)te e garbin tu anderai milia 53 !5: rebati el q(ua)rto, reman milia 39 -1(0, e se serai Ms.e serasai. alargo milia 128 $5, rebati el quarto e ve reman milia 46 @5 e tanto in questo alargo là se(r)rai.

[38r] Alargar in quarta Ava(n)zar in q(ua)rta
1 20 1 98
2 38 2 92
3 55 3 83
4 71 4 71
5 83 5 55
6 92 6 38
7 98 7 20
8 100 9 0
Retorno in quarta Ava(n)zo de in retorno i(n) 4a
1 55 1 50
2 26 2 24
3 18 3 15
4 14 4 10
5 12 5 6÷
6 11 6 4
7 10÷ 7 2÷
8 10 [8] 0

Si l’on dispose le marteloio de Benincasa au degré zéro de la complexité, le manuscrit de Vienne, relativement tardif, aboutit au développement le plus articulé de la méthode (très proche, dans la formulation des problèmes, au manuscrit de Michele da Rodi, c. 147): on y reconnaît la toleta au premier paragraphe, un exercice élementaire pareil à celui de Benincasa au deuxième paragraphe, un exercice plus difficile avec référence à l’avanzo et l’avanzo del retorno au troisième, une question d’une route composée par quatre segments au quatrième (non résolue), un problème avec deux relèvements successifs ; enfin la toleta disposée dans une façon différente. Il y a donc un développement entre les textes qui décrivent la technique du marteloio : cependant, ayant rassemblé tous les documents connus à ce regard, on doit constater que toute l’histoire documentée de la technique se déroule à Venise. Tous ces carnets nautiques ont une relation étroite avec Venise ; trois des plus anciens (l’Arte Veneziana, le livre de Michele et les Raxion) contiennent plus ou moins les mêmes textes ; le manuscrit de Michele, celui de Zorzi et celui des Raxion traitent également de constructions navales ; tous (avec l’exception justifiée d’Andrea Bianco) comprendent des portulans limités à certains bassins méditérranéens ou atlantiques. Pour ce qui concerne la diffusion profesionnelle du marteloio, on peut observer que cette technique n’est documentée jusqu’à ce moment que dans des textes relatifs à la navigation.

Le père Toaldo fut également le premier à proposer l’origine vénitienne (non la matrice professionnelle) du marteloio : il proposait (sens un fondement réel) qu’en 1463 le père de la trigonométrie en Occident, Johannes Müller Regiomontanus, en visite près du cardinal Bessarion, patriarche latin de Constantinople et fondateur de la Bibliothèque de Saint Mar à Venise, « conversando comunicasse a’ Veneziani questa regola di navigare, o piuttosto che occasionalmente la inventasse, voglio dire, che pensasse di appicare la Trigonometria alla Navigazione. Comunque sia, questo primato fa anch’esso onore al Nome Veneto » Toaldo 1782, pp. 60-61. Pour un inventaire des méthodes employées par les arpenteurs de la Renaissance voir Lindgren 2007. . On reconnaît dans cette proposition la tendence rationalisante à identifier la naissance d’une technique avec son aménagement intellectuel, voir dan ce cas gometrique. Toutefois les plus anciens témoignages du marteloio sont fort antérieurs au 1463 et bien éloignés de Venise. Une possible référence ancienne au nom est dans l’inventaire notarié (1390) des biens d’un juriste génois, où l’on trouve capsa una magna de navigando ... Martilogium. Item cartam una pro navigando. Le document est récemment transcript dans l’admirable répertoire de sources rélatives à la cartographie médiévale dePujades 2007, p. 90, qui propose toutefois d’interpréter martilogium ‘martyrologium’ plutôt que ‘toleta de martelogio’. Une référence bien précédente est attestée dans le traité enciclopédique Arbor scientiae du mayorquin Ramon Lull, écrit à Rome entre le 29 de septembre 1295 et le 1er d’avril 1296. On transcrit ici, selon les critères coutumiers, le texte de l’unique manuscrit complet de la version catalane Milan, Bibliothèque Ambrosiana, D 535 Inf., 195va, Llull, Arbre de ciència, pp. 252-253 (le passage est cité par Pujades 2007, p. 122). Les reproductions de manuscrits sont disponibles dans la base de données Lull DB, http://orbita.bib.ub.edu/llull/. Quoique le manuscrit soit du siècle XVe, la corréspondence avec le text latin et, pour la question du marteloio, avec celui de l’Ars magna ultima en confirment la fiabilité.  :

Q(uestio): Les marin(er)s com mesure(n) le milles en la mar? So(lutio): les marins co(n)sire(n) iiij ve(n)ts g(e)n(e)rals co es saber leva(n)t, pone(n)t, mitxorn e t(re)mu(n)tana, e consire(n) alt(re)s iiij ve(n)ts qui hixe(n) dels p(ri)ms co es saber grec, exaloc, lebeg e maestre; e consira lo c(e)rcle del ce(n)tre en lo qual los vents fan angles; e ap(ré)s consire(n) p(er) lo ve(n)t de leva(n)t ana(n)t la nau luny C milles d(e)l centre q(ua)ntes mill(e)s ha tro al vent de exaloc e doblant l(e)s mill(e)s tro a CC milles e conexe(n) q(ua)nt sen moltiplicades les milles, q(ue) son CC del ve(n)t de leva(n)t tro al ve(n)t de exaloc p(er) moltiplicam(en)t de les mill(e)s que son del t(er)me centenar de leva(n)t tro al t(er)me de exaloc; ed aco han instrume(n)t carta e cumpas, aguilla e tremuntana.

Le texte catalan du livre a vraisemblablement servi de base (selon une hypothèse débattue) pour la version latine : Llull, Arbor scientiæ 2000, pp. 1147-1148 ; discuté par Pujades 2007 122.

Questio: Raymunde, marinarii, quo modo mesurant milliaria in mari?
Marinarii considerant quatuor ventos generales,videlicet ventum orientalem, occidentalem, meridionalem et ventum septemptrionalemm similiter alios quattuor ventos, qui ex primis exeunt, considerant, videlicet Grac, Exaloc, Lebeig et Maistre; et centrum circuli considerant, in quo venti angulos faciunt; deinde considerant, per ventum orientalem nave exeunte centum milliaria a centro, quot sunt milliaria usque ad ventum de Exaloc, et milliaria duplicant usque ad ducenta milliaria, et cognoscunt, quot (alii codices: quantum) milliaria sunt multiplicata, quae sunt ducenta a vento orientali usque ad ventum de Exalocper multiplicatione milliarorum, quae sunt de termino centenario Orientis usque ad terminum de Exaloc. Et ad hoc instrumentoum habent chartam, compassum, acum et stellam maris.

Le texte ne donne pas, évidemment, une définition ni un exemple efficace de la technique du marteloio : ce qui ne doit pas étonner, parce que l’intention de Lull était d’exemplifier le procédé de duplication dans le domaine de la géométrie (le chapitre est dévoué en effet aux questions de Géométrie ou De questionibus geometriae), et non la trigonométrie. Ce passage (au-delà de l’évocation suggestive de tous les instruments qui depuis pas longtemps aidaient la conduction des navires : la carte marine, le portulan, la boussole) démontre toutefois que Lull connaissait la méthode du marteloio, et surtout qu’il en avait observé la pratique pendant ses nombreux voyages maritimes. La connexion avec le savoir professionnel des marins est déclarée, parce que Lull, quoiqu’il soit conscient de son contenu géométrique, réfère sans d’autres remarques le marteloio à l’activité nautique ; elle est prouvée par l’insuffisance de son explication, parce qu’il ne dit que ce qu’il a évidemment appris par les marins, qui utilisaient la règle du marteloio mais ils n’étaient pas à même de l’illustrer. Comme dans le cas de Boccace et la lettre marchande de Séville, l’écrit de Lull témoigne la confrontation entre deux paradigmes culturels opposés : celui de Lull encyclopédiste et rationaliste, concentré dans l’effort de cataloguer la réalité pour l’expliquer, et celui des marins (de n’importe quelle origine) qui, en tant que techniciens de la navigation méditerranéenne, apprenaient l’usage des nouveaux outils mais ils n’étaient pas à la mesure de les expliquer ni, d’autre part, éprouvaient le besoin de le faire.

L’indication de l’Arbor Scientiae est confirmée, pour ce qui nous concerne, par un long passage d’une autre oeuvre de Lull, l’ Ars magna generalis et ultima (composé en latin environ en 1305) ; ce texte examine la même technique d’une façon plus attentive, en la référant d’une façon précise (à différence de l’Arbor Scientiae) à la navigation, l’ars cum qua nautae sciunt ire per mare. Llull, Ars magna generalis, pars X, 96, pp. 379-384. L’édition de Madre témoigne des amples et remarquables variations et réécritures du châpitre. Selon Lull, donc, la navigation est une ars (ce qui implique qu’on l’apprend par usus) qui toutefois descendit et oritur a geometria et arithmetica ; et ad declarandum hoc le mallorquin cite une technique rapprochable au marteloio. Le chapitre, trop long pour être discuté ici dans toutes ses implications, propose un exemple pareil à celui de l’Arbor Scientiae et un modum, per quem nautae possunt arbitrari deviationem loci, ad quem intendunt ire. En concret les observations de Lull sont négligeables, parce qu’il ne prend en considération que l’angle de 45° entre la route effective et la direction prévue, en attribuant des valeurs arbitraires et erronées à la distance utile parcourue. Kelley 1995, p. 3: « To a mathematician familiar with contemporary mathematical knowledge and practice, it is quite clear that Lull did not fully understand what he was writing about. He used his shipboard observations during his travels to support transcendental ideas about the circle, triangle, and square. His value is as a witness to late-thirteenth-century mariners doing vector navigation with chart or plotting board ». Dans la position du problème et le choix du lexique il est pourtant évidente une connaissance pratique du marteloio.

Les deux attestations du marteloio qu’on a cité viennent de la Méditerranée occidentale, et, comme il l’observe Pujades, elles posent le problème de l’origine de la méthode, documentée au quinzième siècle seulement dans le milieu vénitien, et de ses connexions avec la mathématique pratique Pujades 2007, p. 175 : « Descartades, llavors, les cites de ‘taules de navegar’ [qui s’avérent des cartesmarines] les úniques mencions medievals catalanes que es poden continuar al·legant són les que s’atribueixen a Ramon Llull ». À la page suivante Pujades 2007 ajoute toutefois une possible référence inédite à un compte de marteloio dans une note à la carte Rés. Ge. B 8268 de la Bibliothèque Nationale de France (premier quart du siècle XV). . Il est donc assez utile une nouvelle attestation, contemporaine à celle de Ramon Lull ou même anterieure. Le ms. 2404 de la Bibliothèque Riccardiana de Florence conserve un livre d’arithmétique et géométrie écrit en un vulgaire italien (celui de Pérouse), qu’on peut dater selon des éléments du contenu et par expertise paléographique aux premières vingt années du Trecento. À la fin des sections traduites du Liber abaci de Léonard Fibonacci il y a plusieurs problèmes de mathématique pratique et de géométrie (regole de molte guise) et, entre eux, la question suivante Livero de l’abbecho (Florence, Bibliothèque Riccardiana, ms. 2404) 121v.16-122r.17. Édition dans Bocchi 2013a.  :

Quista è la regola per la quale se possono fare tutte le ragione de mare.
Quista è la regola per la quale se possono fare tutte le ragione de mare, sì chomo naviga la nave, per savere dire que ne avança la nave da uno vento a l’altro. Rechordete che quando una nave vuole andare dal levante em ponente, ed ella andasse per maiestro, che per onne 10 migla ch’ella va per maiestro sì avança miglia 7 per la ritta via de ponent’e rabassa 7 da lo ponente larghi; e quando ella andasse, la nave, quarta di vento sopra maiestro emver lo ponente, sì avança per dicina !5 8 de miglo e deschade per lo ponente migla #4 5 de miglo. Anchora quando la nave andasse da meço po[122r]nente a maiestro, sì avança per decina 9 miglia e cade o vuogle abasare 4 miglia. E quando una nave andasse !4 de miglo sotto ponente, sì avança per dicina miglia $5 9 de miglo, abassa !4 2 de miglo, e per quista chotale regola se può fare tutte le semeglante de navigare em quisto modo. Puniamo che una nave vogla andare per ponente en via quarta de vento sopra maiestro migla 80; adomandote quanto è-ne l’avançare de la via e quant’è l’abasata de la via de ponente. Quista è la sua regola chomo se degono fare tutte quiste chotale domandagione: recordete che per ciascuno 10 migla che la nave va-ne !4 de vento sovra maiestro sì avança migla !5 8; donqua avança ella 8 via 8 e *5, che sonno migla #5 65 de miglo, e avança dal ponente 8 via 5 e -4#1, che fonno migla 46.

C’est hors de doute qu’il s’agit de la réécriture en forme de problème de la toleta de marteloio plus tard transcrite par Benincasa : ce lien est confirmé (étant anodine la concordance des valeurs numériques, avec le bénéfice de quelques erreurs) par la référence à la navigation, presque isolée dans le traité mathématique, et par la cohérence du lexique marin : on observera l’emploi conséquent d’avançare, abasare et abasata, deschadere et rabassare, tous sans confrontation dans le Ricc. 2404 et au contraire bien documentés dans les textes nautiques du quinzième siècle qu’on a cité. De plus, dans la même section du traité on trouve également un chapitre dévoué aux Regole de Venetia (cc. 128r-130v), c’est-à-dire une fiche à propos des poids des métaux précieux à Venise qu’on trouve aussi dans le Zibaldone da Canal Livero de l’abbecho 128r.1-21 et Zibaldone da Canal 7v.15-8r.3. La breve note est aussi dans un livre d’abaque du siècle XIV aujourd’hui conservé à New York, Columbia University Library, ms. X 511 A13, c. 17r (transcription en Vogel 1977). ; et un soi-disant calendrier lunaire qui n’est en effet qu’un calendrier musulman dépourvu de toutes références islamiques non nécéssaires. Livero de l’abbecho 122r.18-122v.21. L’algorithme proposé (Quante dì à-ne la luna) se limite à calculer la différence entre la date actuelle et le jour de l’hégire (15 juillet de l’an 622) : les jours qui excédent le compte des mois sont précisément les jours de la lune.  Dans le Livero de l’abbecho on trouve donc, comme dans la plupart des manuscrits vénitiens cités, le marteloio à côté de textes mathématiques, d’un calendrier et d’autres références à Venise. On aura observé que les témoignages non-vénitiens (et le plus anciens) de la technique, Lull et leLivero de l’abbecho, n’utilisent pas le mot marteloio ; au contraire, le document de notaire génois cite le nom martilogium, mais la connexion avec la technique est douteuse. Donc la connexion entre le nom marteloio et la technique que nous connaissons n’est sûrement documentée qu’à Venise au quinzième siècle. Le rattachement aux problèmes de géométrie, comme dans les oeuvres de Lull, présente une autre connexion suggestive. Le style aussi dumarteloio de Benincasa peut être rapporté aux usages coutumiers de la mathématique pratique ; la comparaison avec les libri d’abaco montre en effet des procédés communes : la définition des règles par des impératifs au singulier (inchomincia I.17, tieni a mente I.18, voi mol|tiplicare I.20, pa(r)ti p(er) \ decena I.24 et I.25, lassia I.27, fa’ I.27) ou indifféremment au pluriel (tenete a me(n)t(e) I.20, lassiate I.21, direte I.27), la répétition de formulation coutumières en fonction d’aide-mémoire (E di’ chosì I.16, e di’I.17, e di’ I.21), l’utilisation d’acceptions technique comme arlieva I.21 ‘produit’ et ve(r)ràtte la \ ragio(ne) a ponto ‘tu aboutiras au résultat correct’ I.24. Chacun de ces procédés trouve des équivalents exacts dans le Livero de l’abbecho (mais – il faut observer – non dans son marteloio) : voir à ce propos l’Introduction de Bocchi 2013.

Le paragraphe des Ragione de mare a été écrit par la main principale du Ricc. 2404, entre les autres problèmes mathématiques sans une distinction quelconque ; il a donc été écrit en même temps que les autres : toutefois il est probable que les Ragione de mare n’étaient pas compris dans le noyau originaire du traité. Il n’est pas relevant, à ce regard, le fait que l’écrivain ne comprend pas ce qu’il lit et qu’il écrit donc andasse !4 de miglo sotto ponente en lieu de una quarta de vento ; cependant il est certain que le chapitre Regole per molte guise, forte e ligiere de molte contintione, qui contient tous les problèmes cités, est secondaire et additionnel par rapport au corps principal du Livero, c’est-à-dire à la traduction du Liber abaci. Par des indices qu’on peut repérer dans les différentes sections du texte, on peut rapporter l’unification du corpus du Livero aux dernières années du treizième siècle.

Dans tout cas, la citation des éléments fondamentaux du marteloio dans le Livero confirme qu’une technique pareille était répandue au commencement du Trecento : à l’époque où aux étoiles que depuis des millénaires dirigeaient les marins dans leurs voyages on ajouta, selon la note de Ramon Lull, la boussole, la carte, le portulan. Dans la conclusion on essayera de rassembler les données citées à propos d’arguments et de disciplines si différentes en proposant une interprétation générale des livres nautiques vénitiens du quinzième siècle et du portulan de Benincasa en particulier.


Conclusions

On a souvent employé les manuels médiévaux des plus différentes techniques (de la peinture à l’hippiatrie, de la cosmétologie à la navigation) comme des recueils de techniques viables, parfois à l’avant-garde, dans tout cas au courant. Ce malentendu est fondé sur l’analogie avec les manuels modernes, qui proposent avec une emphase tout à fait compréhensible les nouveautés, et sur la présomption (en vérité irraisonnable) que l’auteur d’un manuel ait envie et temps pour sélectionner les techniques valides entre le manuel qu’il copie. Les deux suppositions, aussi bien que leur conclusion, ont peu de fondement dans un mond, comme l’Europe de la fin du Moyen Âge, qui n’avait pas lu le Dialogue des maximes systèmes de Galilée et qui, par conséquent, apprenait les activités pratiques nécessaires par règles et non par lois, c’est-à-dire par des procédures licenciées par quelque autorité remontante les années ou les siècles et non par déduction des formulations qu’on avait démontrées par sensata experientia. Au contraire de leurs équivalents modernes, les manuels des derniers siècles du Moyen Âge ont été écrits sans la hantise des frais d’impression, sans les exigences de standardisation commerciale, sans la frénésie d’insérer l’invention  la plus récente (qui est aussi la moins exercée), parce qu’ils n’étaient pas adressés à un public indéfini, mais à ses propres élèves ou héritiers ; peut-être ils gardaient l’intuition que les innovations techniques ne se developpent pas par des petits améliorations particulières, mais par des dossiers intégrés d’instrumens et de savoirs, comme on l’a vu à propos du marteloio ; surtout ils ont été écrits sans l’illusion qu’un puisse apprendre quelque chose tout simplement en lisant le manuel. L’auteur du premier manuel de techniques artistiques, Cennino Cennini, le dit clair : « Il y beaucoup de gents qui disent qu’ils ont appris l’art sans frayer avec les maîtres. N’y faites confiance ! Ce livre, par exemple : si tu l’étude jour et nuit, sans prendre quelque exercice avec un maître, tu ne réussiras à faire rien qui te rende digne d’être parmi les maîtres ». Frezzato 2009, p. 137. Cennini conseille un apprentissage de six années a bottegha pour apprendre les tecniques du couleur, et encore de six années de pratique pour le dessin et le fresque, « en dessinant toujours, sans arrêt ni aux fêtes ni aux jours ouvrables ».

Les manuels au Moyen Âge rassemblent plutôt aux testaments. Comme les testaments, ils réclament l’autorité qui vient d’un père anobli par son âge, et plus d’autorité s’ils sont autographes ou controlés par l’auteur. Comme les testaments, ils sont repus de bonnes résolutions, qui n’obligent que ceux qu’y son contraint par obligation ou par affection. Comme dans les testaments, la moelle de l’affaire est l’inventaire des biens, ou des techniques : on y trouve parfois des joyaux, mais pour la plupart des bagatelles rassemblées à tort et à travers, redoublées, répétées, qui souvent n’ont autre valeur que le nom de leur possesseur. Enfin, ils regardent toujours à l’arrière : ils représentent l’extrême effort de préserver un passé qui imprévisiblement changera. (C’est pourquoi ils sont le trésor des historiens qui sont à mesure de les lire et de les entendre.) Pourtant l’héritier, qui est le vrai et l’unique destinataire du texte, aura des forts scrupules à changer ou à substituer ce qu’on a destiné à sa confiance : pour devotion, certes, mais également pour interêt, parce que, dans un monde qui ne connaît des démonstrations mais des règles, qui peut s’assurer que les règles des pères ne redeviennent utilisables, par effect direct ou par analogie ?

Les livres de navigation ou les carnets nautiques qu’on a cité ont été écrits tous dans les cinquante ans suivants au 1434 ; les noms des auteurs ou copistes de ces livres (on pourrait les appeler, en bref et en nom collectif, raxion de marineri) et ceux de l’Atlas Cornaro Londres, Bibliothèque Britannique, Ms. Egerton 73 ; voirFalchetta 1995, Pujades 2007, p. 68. on fait l’objet d’études biographiques attentives : lequelles ont souligné que les auteurs étaient arrivés aux degrés les plus élevés de l’expérience nautique et de la carrière maritime, venant la plus parte des fonctions humbles (donc ils avaient appris les règles du métier pendant des longues années d’observation et d’imitation) ; plusieurs entre eux avaient servi dans la même muda ou participé à la même élection comme officiers de bord (donc ils se connaissaient). Il faut se demander pourquoi ils ont décidé de confier aux cartes, vraisemblablement contre leurs habitudes et leurs inclinations, l’expérience et l’expertise qui lui avaient procuré une carrière brillante. S’il est vrai, à ce propos, qu’à Venise les écrits des matières concernants la navigation et le commerce étaient déjà nombreux à la fin du Trecento, du Zibaldone da Canal à la Tarifa zoe noticia dy pexi e mexure), Cessi et Orlandini 1925.. il faut toutefois discerner les documents de voyage et de commerce des textes qui regardent précisement la navigation : exception faite donc pour le Zibaldone da Canal (et pour le traité de Cotrugli), les raxion de marineri qu’on a cité plus haut à propos du marteloio sont les seuls documents qui dérivent de la pratique de la navigation. Les textes de dévotion, de géographie, d’astronomie, de mathématiques ou de métrologie qu’y sont recueillis À titre d’exemple (mais naturellement il serait necéssaire se référir en général aux éditions citées) on peut voir la description des textes contenus dans l’Atlas Cornaro, le plus tardif des carnets nautiques, selon la fiche de la Bibliothèque Britannique (ms. Egerton 73) : b."La Raxom del Marteloio." A treatise upon the mode of sailing by the plane chart, or rhomb lines, as practised by the early Venetian voyagers. fol. 47b. c. "Hordeni e chomandamenti de tuti li capetanji zeneralli de tute le galie eseno fuora da Veniexia, li quali sono oservi da tuti li patronj e sora chomiti de galie," etc., issued by Andrea Mocenigo, captain-general in 1428. fol. 48. d."Questi sono li ordeni e chomandamenti de tuti li capitanji de tute le nave armade eseno fuora del porto de Veniexia, per la inlustrisima Signoria de Veniexia." fol. 49b. e."Queste sono le spexe se fano per li capetanji de le gallie de Fiandra, per tute le schalle chelle vano." fol. 50b. f. Rules for finding the times of the new moons, etc. fol. 52. g.The mode of finding the heights of buildings. fol. 55. h. "Tariffa de diversi pexi del mondo, chomo se governa uno con laltro persimel, per simel la tariffa di Allexanadria de tutte specie e marchadamtie che entra e che ensse." fol. 59. i. Rules for making sails of different kinds. fol. 63b. k. A written Portolano, in four parts, containing: the ports of the Mediterranean. fol. 67. (at the end is "Qua compie tute le staree del mar mediterano, etc."); the ports of the western part of the Mediterranean. fol. 74. i. "Questa si sono una altra starea comenzando da Bocolli per tuta quela r[i]viera fino a capo Santa Maria, zoe cavo de Otrantoe tochera anche de la Corsega." fol. 77. l. A Kalendar, with rules for finding the Dominical letter. fol. 79. Pour une description plus détaillée, voir Falchetta 1995, pp. 18-27. La formation des zibaldoni au milieu marchand n’a pas encore été étudiée en détail, à différence de ce qu’on a fait pour une typologie de textes similaire comme les livres de famille ; il s’agit également d’un genre qui a joui d’une longue fortune au moins jusqu’au siècle XVIIe (Donnini 2009). ont une circulation limitée et dispersée hors de ces manuscrits ; à part les portulans et les documents officiels, personne ne verra l’utilité de les imprimer, au moins jusqu’aux études des érudits modernes. La concentration de ces témoignages dans une période de temps limité suggère donc des motivations liées aux expériences des marins et des officiers vénitiens vers la moitié du quinzième siècle.

Tous les auteurs connus ont eu des expériences de navigation et, quoique d’humble naissance, de commandement Il n’est presque jamais possible de juger de l’autographie de ces textes, qui sont par la plupart écrits par plusieurs mains. Il serait prudent considérer ces noms comme des cartons nominatifs, étant bien possible que la réputation d’un officier laisse dans l’ombre collaborateurs moins renommés (comme il se passe naturellement dans toutes les ateliers). ; Michele da Rodi, homo de remo en 1401, fut omo de conseio (c’est-à-dire officier supérieur par élection publique) en 1430, comme Andrea Bianco et Giacomo Ziroldi. Patroni navis (c’est-à-dire propriétaires d’un navire, au moins) étaient Grazioso Benincasa, Albertin de Virga, Cristoforo Soligo et Nicolò Nicolai (tous signataires de cartes conservées dans l’Atlas Cornaro) et vraisemblablement Pietro de Versi (qui signait le manuscrit des Raxon de marineri après avoir effacé le nom de Michele da Rodi). À la fin d’une analyse des manuscrits et des curricula à la mer de leurs auteurs (et en particulier des cartographes cités par l’Atlas Cornaro) Piero Falchetta a observé que « gli autori di carte erano cioè, in molti casi, quegli stessi che se ne servivano poi durante la navigazione » ; et, avec une formulation assez nette, qu’à Venise « l’esperienza diretta della vita sul mare era in molti casi la condizione necessaria alla pratica cartografica » Falchetta 1995, pp. 68-69. La limitation à la situation vénitienne à la moitié du siècle XVe, quoique sous-entendue, est necéssaire: l’organisation des dessineurs de cartes marines en ateliers, qui bientôt arrivent à occuper plusieurs générations de la même famille, est vérifiée à Palma et à Gênes par la vaste documentation raccueillie par Pujades 2007, pp. 273-289. . Donc tous ces hommes ont fondé leur succès professionnel et leurs perspectives personnelles sur les conventions, les technologies et les instruments développés par le radical renouvellement de la technique et de l’économie maritimes entre le siècle XIIIe et le XIVe : c’est-à-dire, selon l’expression de Frederic Lane, par la première révolution nautique. Le savant américain estima autour de l’an 1300 (donc au même temps que la diffusion du gouvernail fixé sur l’étambot) l’impact du renouvellement apporté par l’usage de la boussole magnétique : il arrive à cette date en mesurant les prolongements de la période d’activité des ports et donc des trafics méditer­ranéens, qui merci de la nouvelle invention pouvaient naviguer dans toutes conditions météorologiques sans perdre sa route Voir à ce proposLane 1985, 227-239 et, pour la diffusion de la boussole après le 1300, Taylor 1956, pp. 94-97. Il est facile d’opposer activité de ces marins à celle du cartographe professionnel comme il est connu surtout des documents mallorquins : voir par exemple la discussion des caractéristiques des cartes de Francesco Beccari (qui est pourtant présent dans l’Atlas Cornaro) proposée par Lepore, Piccardi et Pranzini 2012. . Comme on l’a vu plus haut, la diffusion de la boussole est contemporaine des autres instruments (la carte marine, le portulan et le marteloio) qui ne dérivent pas de la boussule, mais sont presque inutiles sans elle. Pour ce qui concerne le rapport entre la boussule et l’emploi et la construction des cartes marines, voirNordenskiöld 1897, pp. 47-50 et la mis-à-point de Campbell 1987, pp. 384-385. Merci des nouveaux instruments pratiques et intellectuels, les nouvelles conditions de (relative) sûreté et fiablité des routes aboutirent entre le siècle XIVe et le XVe à la formation des nouvelles flottes spécialisées et à une véritable révolution commerciale dont les officiers vénitiens étaient à la fois les interprètes et les bénéficiaires : parce que, comme il l’observe Cotrugli, « condure la galea è gran magistero, tanto nelo vogare li remi quanto nelo veligiare, et tucto sta nela prudentia del comito » Pour l’identification et la culture de Bartolomeo voir Donattini 2000, pp. 193-213. Falchetta 2009a, p. 119. On peut rappeler que l’auteur du plus ancien isolario imprimé, Bartolomeo dalli Sonetti 1485, juge nécéssaire se presénter en officier de navire, bien que son livre ne fût évidemment adressé aux navigants:

Per aprobar questa opereta fata
per me Bartolomeo da li Sonetti
intendo de mostrar con veri effeti
quanto che l’onda egiea abia cerchatta.
Et se ho più volte ogn’insula chalchatta
e porti e vale e scogli i sporchi e i netti
col bosolo per venti ho i capi retti
per stilo in charte ciaschuna segnatta.
Quindece volte in trireme son statto
officiale e poi patrone in nave.

Il n’y a donc de quoi s’étonner si l’effort de ces officiers se proposait de préserver non la connaissance de la mer ou les habiletés communes à tous les marins, mais les outils, les techniques, les navires qui étaient les conditions de leur succès.
Pourtant, une autre révolution s’annonciait. Son sommet fut naturellement les expéditions heureuses de Gama et de Colombo ; cependant les conditions particulières de la navigation océanique avaient déjà stimulé des confrontations avec le pratiques méditerranéennes : toutes les raxion de marineri reportent des notes à propos des marées océaniques, des approches selon le flot, des ports atlantiques, parce que les règles de la grande navigation commerciale (les mude) imposaient la présence de marins experts des différents bassins et donc entraînaient à la confrontation entre les pilotes et les techniques. Il n’était donc difficile de comprendre d’où venait la poussée à l’innovation. D’une façon générale nous pouvons envisager une tendance profonde qui favorisait l’intellectualisation de la pratique de navigation ; merci de leur expérience, les officiers vénitiens étaient sans doute à même de comprendre cette évolution, bien qu’elle s’exerce dans des domaines différents : on va les résumer très rapidement. Le succès de la cartographie umanistique et des isolari propose une nouvelle géographie fondée sur l’érudition et l’histoire Donattini 2000, pp. 122-124, Navigare e descrivere, Tolias 2007, pp. 263-284. Sur la penétration des techniques inspirées par Ptolemée voir Broc 1980, p. 211, Gaspar 2007. Sur le changement des stratégies économiques vénitiennes Judde de Larivière 2004. , tandis que la traduction de Ptolémée en 1405 a mis à disposition des savants un modèle de cartographie exemplaire et les instruments mathématiques pour le réaliser. Ce qu’on a appelé« le choc ptoleméen » (de La Roncière et Mollat 1984). Gautier Dalché 1987 observe dans ses conclusions: « Certain scholars considered the Geography as a "given," an insuperable model; others were aware that the excellence of Ptolemy’s method necessarily required an attempt to improve the Ptolemaic world image. ... The "modern" maps were the fruit of knowledge generated outside the Geography, and throughout the fifteenth century, regional and local maps were drawn up that in no way reflected the principles Ptolemy laid down. The first stage in the reflection on Ptolemaic cartography was based on comparison with other existing cartographies — primarily marine cartography ». En général sur la découverte de Ptolemée voir Gautier Dalché 2009. Autres références utiles dans Falchetta 1995, p. 69, Milanesi 1996, Gentile 2001. L’accrue fiabilité des transports maritimes en conséquence de l’introduction du système boussole-carte-portulan-marteloio avait augmenté la fréquence et l’intensité des voyages : avec le résultat d’une forte demande de personnel nautique qualifié (dont avaient joui les auteurs de raxion de marineri, pour la plupart non d’origine vénitienne) mais aussi, d’autre côté, avec la conséquence d’un risque croissant d’accidents, donc la nécessité de contrôler de avec précision les routes maritimes. Pendant les longues traversées que la boussole avait rendu fréquentes ou normales, et tant plus pendant les navigations océaniques, il devenait nécessaire la détermination d’un fiable point nef, tandis que le paradygme boussule-carte-portulan-marteloio, en absence de relèvements extérieurs, ne pouvait que déterminer la route ou tout au plus un point nef estimé. D’où l’elaboration et la pratique de techniques et d’instruments nouveaux, comme la navigation astronomique, les notions de latitude et longitude, le problème de la loxodromie et la cartographie des projections: il s’agit pour la plupart d’outils intellectuels, ce qui entraînait naturellement la formation d’officiers à mesure de les maîtriser. Voilà l’essentiel : les officiers experts de la marine vénitienne, dont le meilleur titre de mérite était l’expérience dans les techniques coutumières, pouvaient comprendre mieux que chacun autre que la tendance allait désormais vers une direction différente : vers une intellectualisation des techniques navales. Comme il le dit Ash 1987,

Running an early modern caravel was an enormously complex undertaking and required constant attention and labor on the part of all hands. The apprentice pilot certainly learned all he needed to know about tides and winds, spars and rigging, but most did not have time to study more learned and less immediately useful subjects such as reading and mathematics.

L’impact des nouveaux problèmes et des solutions qui s’avéraient n’arrivait pas partout ; mais partout il établissait une évidente différenciation entre les officiers qui étaient à mesure de gouverner un navire moderne et ceux qui poursuivaient les méthodes coutumières. Ash 1987, pp. 523, 526. Une observation semblable, tiré d’uneArte de navegare du 1591, constitue le point de départ de l’étude de Tucci 1991 : son recueil des témoignages du seizième siècle montre d’une façon exemplaire l’évolution de la culture des marins méditerranéens qu’on a tracé ici.

the difficulties faced by early modern maritime explorers created a series of navigational and cartographic challenges, most of which were eventually overcome by mathematicians and cosmographers, whether or not most contemporary practicing pilots were able to take full advantage of their most sophisticated solutions..... one must first distinguish between two different types of pilot: the explorer and the pilot of an average merchant vessel ... The vast majority of pilots continued to follow exactly the same trade routes their predecessors had followed for decades or centuries, and they continued to learn all that they needed to know through the traditional means of oft-repeated empirical experience.

Il est toujours difficile de mesurer (et il est facile de sous-estimer) la résistance aux nouvelles techniques ; elle peut également s’exprimer par l’exposition des pratiques coutumières. Voir les témoignages cités parSandman 2004, Gaspar 2010, pp. 27-29. Ces efforts ont l’effect, sinon la fonction, de préciser un paradygme professionnel ; et ça se passe juste quand un nouveau curriculum va se proposer pour les techniciens de la navigation. Avec l’intuition (et, plus tard, la conscience tardive et fébrile) que la formation des jeunes officiers était matière d’intérêt général, les États nationaux s’empressèrent de créer des parcours privilégiés pour les commandants, donc des écoles professionnelles : par exemple celle fondée par Henri le Navigateur à Sagres, qui est le modèle, ou peut-être le mythe, des instituts d’État dévoués à régler la navigation et, au même temps, à préparer l’élite des commandeurs et des explorateurs (comme la Casa de Contratación à Seville). Lamb 1995 ; Randles 1998 ; Russel 2000, pp. 6-7. La plus ancienne école nautique vénitienne ne sera en fonction qu’en 1739 (Tucci 1991, p. 548). La tendance à l’intellectualisation se réalisait donc par l’institution de nouveaux curricula d’élite, soutenus par les États à mesure de leur intéresse commercial et colonial pour les découvertes géographiques : en effet, leur but était la formation de navigateurs qui ne se bornaient pas à employer cartes et calculs (à la manière des marins de Lull, c’est-à-dire sans savoir les expliquer), mais pouvaient, le cas échéant, dessiner une carte et justifier un calcul de la route. Au contraire des États atlantiques le gouvernement vénitien, plus pressé par la confrontation militaire avec les Turcs et moins par l’expansion sur les océans (et qui n’avait jamais eu la nécessité de former ses officiers), serra les rangs suivant en effet une route opposée : on confirma le contrôle de l’aristocratie marchande, le nerf de l’organisation maritime et de la société vénitienne, sur le grand commerce maritime et les navires militaires qui le protégeaient. Le choix de confier la gestion stratégique de la marine exclusivement aux nobles réduisait le rôle social non seulement des marins, mais également des officiers d’active, pour la plupart non-vénitiens. Il est évident que, si l’on choisissait pour gouverner un vaisseau, comme l’aurait dit Pascal, celui des voyageurs qui était de meilleure maison, les marins de métier ne pouvaient que réaffirmer leur rôle technique de comiti, nochieri e amirai, en faisant de leur pratique une profession et en écrivant, par example, des raxion de marineri. L’emploi des techniques traditionnelles, à preférence du paradygme atlantique, trouvait sa justification dans les conditions sociales de l’État vénitien autant que dans la fiabilité des outils coutumiers, qu’on jugeait plus efficaces par rapport aux nouveaux instruments. C’est, tout compte fait, la même histoire que Frederic Lane a restituée dans son livre à propos des navires de Venise et de la renonciation de la République à renouveler les technologies et les techniques qui l’avaient rendue le pouvoir dominateur de la Méditerranée Lane 1983, pp. 251-283.  : cette fois l’histoire est contée par les marins de métier dans leurs livres, monument et testament de leur pratique.

On a commencé cette introduction en rapprochant le portulan de Benincasa aux livres de marins du quinzième siècle ; on peut la conclure en soulignant les différences. Si la premitive rédaction du portulan (qui, nous l’avons déjà dit, est pourtant inachevé) nous avait été conservée, il aurait été vraisemblablement difficile de l’opposer aux paperasses de ses collègues patrons de navire ; cependant, si l’on observe les premises et les caractéristiques du portulan Benincasa, on doit réléver, comme il le fait Emiliani 1936, l’originalité d’un livre qui par la richesse de ses chonoscienze des ports est plus proche à un isolario d’inspiration humaniste qu’à un compasso composé uniquement de distances et directions. Emiliani 1936, p. 435, souligne qu’il s’agit de « appunti impropriamente chiamati ‘portolano’, ma che non hanno carattere di vero portolano ». Aussi Pujades 2007, pp. 176-177 remarque son rôle de novateur : « Un magnífic exemple de portolà pensat per a ús veritablement nàutique i particular­ment trascentent per a nosaltres, por haver estat redactat per un cartògraph, és el que va compondre Grazioso Benincasa l’an 1435 ». En plus, on a relevé la confection humaniste du manuscrit, dans l’effort évident d’en faire un livre à lire, et non à consulter. La suite de la carrière de Benincasa, qui n’a jamais été officier d’un navire vénitien mais il a bien travaillé dans les ports – et vraisemblablement dans des ateliers de cartographes – de Gênes et de Rome, se developpe juste au coeur de la tendance ‘intellectualisante’ : la diffusion des cartes de Benincasa et de sa signature fière, leur perfection technique et l’elegance stylistique, enfin l’effort d’y rendre compte des découvertes récentes, nous proposent une personnalité très originelle par rapport aux raxion de marineri et une sensibilité technique qui dépasse les autres documentées dans l’Atlas Cornaro – le plus tardif et le plus testamentaire, pour ainsi dire, des recueils cartographiques du quinzième siècle. Dans notre reconstruction, le portulan de Benincasa ne représente que le premier chapitre d’une histoire qui est, en petite échelle, l’histoire d’un siècle de cartographes.